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Vous avez fondé votre compagnie en 2008, à Londres. Vous veniez d’Israël, comment êtes-vous arrivé là-bas ?
Via Paris. J’ai vécu ici environ un an et demi pour étudier la musique. C’est dans l’idée de devenir musicien que j’ai débarqué à Londres en 2002. Mais je me suis vite retrouvé sans le sou, alors je me suis dit, après tout je suis danseur professionnel, je vais chercher du travail. Je suis donc revenu à la danse pendant deux ans, ce qui m’a conduit à décider que je ne voulais pas être danseur. J’avais envie depuis longtemps de m’essayer à la chorégraphie, mais j’avais beaucoup d’appréhension. En 2004 j’ai décidé de me lancer et ça m’a permis de retrouver la musique, ce qui était la partie exaltante.

Dans votre travail de chorégraphe, la musique a une grande importance et vous composez les morceaux la plupart du temps. Comment procédez-vous ? Composez-vous d’abord la musique et ensuite la danse ou bien est-ce une série d’allers-retours entre les deux ?
La musique et la chorégraphie s’élaborent en même temps. Après la journée de répétitions, je me mets à la musique, ainsi ces deux éléments se nourrissent et s’inspirent mutuellement. Il est important pour moi qu’elles soient très étroitement liées pour donner une expérience totale.

Que pouvez-vous nous dire sur la composition musicale que vous avez imaginé pour la création de Double Murder ?
J’ai composé deux parties qui s’opposent. Chacune d’elles montre un point de vue de ce que peut être la réalité. Deux approches de la complexité humaine, que l’on retrouve dans la bande sonore. Dans Clowns avec son rythme battant qui peut évoquer la musique de cirque ou même la musique militaire, sont mises en avant la violence grotesque et la théâtralité sarcastique. À l’inverse, The Fix, avec ses tourbillons vocaux et électroniques qui se perdent dans le temps et l’espace, avec ses tonalités intemporelles et ses sons en perpétuel mouvement, nous fait glisser dans les pensées, les corps, les visages et les émotions des danseurs, et peut-être enfin en notre for intérieur.

Double Murder a deux parties, l’une a pour point de départ Clowns dont une version était déjà créée pour votre compagnie junior (et jouée pour 29 représentations aux Abbesses en 2018). La pièce évoquait la noirceur humaine, tout en maintenant le sujet à distance par l’ironie et les références à la peinture et au cinéma. L’autre partie, The Fix, est annoncée comme un contrepoint à la première. Pouvez-vous nous dire ce que vous mettez derrière le mot « fix », qui a plusieurs sens, en anglais comme en français ?
Oui, c’est vrai, le terme « fix » est ambigu et j’aime cette complexité. Ça peut vouloir dire « la solution », donc aller plutôt vers du positif, mais à l’inverse, c’est aussi employé pour dire « le pétrin ». Je préfère donner au public la liberté de naviguer entre différentes interprétations possibles, soulever des questions plutôt que d’imposer un seul point de vue. J’ai tenté d’aller dans le sens d’une solution au pétrin, car ce qui est ressorti de nos premières semaines de recherche, avant la pandémie, c’est que la chose la plus précieuse que nous ayons c’est l’espoir. Et c’est encore plus vrai maintenant.

Un mot sur les danseurs, certains travaillent avec vous depuis longtemps, d’autres arrivent de la compagnie junior que vous avez fondée pour faciliter la professionnalisation des jeunes danseurs, pour accompagner la période délicate entre l’école et l’entrée dans une compagnie. D’où viennent-ils ?
Il y a quatre Français, une Anglaise, les autres de Cuba, de Pologne, des États-Unis, de Belgique, de Corée du Sud… Ils viennent du monde entier, j’aime quand c’est très international. Pour moi, le spectacle doit refléter des cultures et des contextes variés, il n’est pas fait pour un seul groupe de personnes, il s’agit de communiquer avec tout le monde.

Après plusieurs reports, votre création vient tout juste de voir le jour à Londres. Elle est donc encore toute jeune, née après une longue interruption en raison de la situation sanitaire. Quel effet cela vous fait-il de retrouver le public parisien ?
Je me souviens de la première fois où nous sommes venus à Paris. C’était en début 2010, au Théâtre de la Ville. J’avais entendu que le public pouvait se manifester bruyamment avec des opinions très arrêtées, que certains partaient avant la fin… Mais l’expérience fut extraordinaire dès la première fois, la salle était pleine et la réception très chaleureuse. La compagnie n’existait que depuis deux ans et voilà que nous étions déjà dans un grand théâtre à Paris ! Pour moi c’était fou, et pour la compagnie ça a été une étape décisive. Pendant la pandémie, alors que tout était à l’arrêt à Londres, Paris nous a offert des respirations salutaires, qui m’ont permis de rassembler mes danseurs à trois reprises : en décembre j’ai pu faire travailler ma compagnie junior trois semaines aux Abbesses, nous avons pu jouer Political Mother Unplugged une dizaine de fois, filmée en direct pour que le public puisse la voir de chez eux. Ensuite nous avons travaillé avec Cédric Klapisch pour son film intitulé En corps dont certains épisodes ont été filmés au Châtelet, d’autres à La Villette. Et à la fin de cette saison en grande partie perdue, malgré les difficultés liées aux quarantaines, nous avons pu reprendre une dernière fois Grand Finale et retrouver enfin un public en salle. J’arrive maintenant avec une création bien différente de ce que j’ai pu faire jusqu’ici, ce qui pourra désarçonner les spectateurs qui nous suivent. Mais je trouve qu’ici le public est très ouvert, il se saisit de tout. Il s’est construit une relation incroyable, hors du commun, qui tient depuis toutes ces années, c’est presque une relation sentimentale.


Propos recueillis par Emmanuel Demarcy Mota & Claire Verlet