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Entretien avec Thomas Quillardet à l’occasion de la venue d’Une télévision française aux Abbesses


Comment est né votre envie de mettre en scène un spectacle qui parle de la privatisation de TF1 et plus généralement de l’évolution de cette chaîne de télévision de 1986 à 1994 ?

Thomas Quillardet : Tout part d’un souvenir d’enfance, quelque chose qui est resté gravé dans la mémoire d’un petit garçon de sept ans. Mes parents étaient abonnés à l’Evénement du Jeudi et je me souviens très bien de cette couverture en 1986 avec le titre, « Ils ont marché sur la Une ». Du haut de mes sept ans, moi je ne comprenais rien à ce jeu de mot. Ma référence, c’était Tintin, On a marché sur la Lune. Aujourd’hui je m’inquiète beaucoup de voir comment ce rouage essentiel de la démocratie qu’est la liberté d’informer est de plus en plus remis en question. Or quand dans un pays le journalisme ne peut plus exercer son rôle de contre-pouvoir la démocratie est en danger. C’est le cas, par exemple, au Brésil un pays qui m’est très cher où j’ai passé dix ans de ma vie. Là j’ai vu comment quand la presse est la propriété de grands groupes industriels et qu’il n’y a plus de liberté d’opinion, c’est le populisme qui triomphe aux dépends de la démocratie comme ça s’est passé avec l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro. J’avais cela à l’esprit en voulant créer ce spectacle. À quoi s’ajoute le fait que je trouve que la salle de rédaction est en soi un lieu propice à la représentation théâtrale, avec beaucoup d’humanité, beaucoup d’individualités, beaucoup d’échanges, mais aussi beaucoup de confrontations.


Est-ce que cela veut dire qu’Une télévision française est donc aussi une pièce sur le journalisme et que vous avez choisi d’aborder ce thème par le biais du journal télévisé ?

Thomas Quillardet : Oui, je voulais faire une pièce sur le journalisme et pour ça j’ai pensé que TF1 était un bon vecteur parce que c’est une chaîne qui touche un très large public. Tout le monde connaît TF1. Tout le monde regarde cette chaîne. En ce sens, c’est un peu comme un patrimoine. Ce qui m’intéressait aussi, c’était de faire revivre à travers tout ça un morceau d’histoire de France. Je voulais en racontant le passé avec cette bascule vers le privé à la charnière des années 1980-1990 raconter le moment présent. Au cœur du spectacle il y a ce point de rupture qu’est la privatisation : un beau jour la Une devient TF1. C’est le début de la course à l’audience puisque désormais la chaîne est entièrement financée par les annonceurs. Or cette course à l’audience ne concerne pas que la seule TF1 parce que les autres chaînes ont vu que ça marchait du tonnerre, du coup à leur tour elles ont fait du TF1.


Pour ce spectacle, vous avez effectué un travail d’enquête important. Vous vous êtes plongé dans les archives de l’Ina. Vous avez rencontré des journalistes qui ont vécu cette période. Cependant votre projet n’était pas de faire un spectacle de théâtre documentaire mais d’y introduire aussi une dimension fictionnelle. Comment avez-vous géré cette tension entre faits réels et fiction ?

Thomas Quillardet : J’ai visionné et retranscris des heures et des heures d’archives de l’Ina, des émissions entières, des dialogues, dont on a gardé environ un quart pour le spectacle. J’ai rencontré une trentaine de journalistes dont une bonne partie ont vécu cette période. À l’arrivée, le spectacle s’articule autour de trois axes : des archives des journaux télévisés de l’époque, les témoignages de journalistes, plus un aspect fictionnel qui sert de liant avec des personnages inventés mais inspirés de journalistes que j’ai interviewé. J’avais accumulé tellement d’informations, il y avait tellement de choses à dire que seule la fiction permettait de prendre en charge un tel matériau. La rédaction de TF1, par exemple, ce sont deux cents journalistes. Or je n’avais que dix comédiens – ce qui est déjà pas mal. Donc il fallait trancher. Avec cette équipe d’acteurs, ce qui m’intéressait c’était de trouver le bon équilibre pour montrer au mieux des personnages qui ne sont ni tout blancs ni tout noirs mais ont chacun leurs petites zones de courage et de lâcheté. Tout cela apparaît dans le spectacle où on les suit en quelque sorte presque au quotidien.


Scène extradite d’Une télévision française ©Pierre Grosbois


Plus précisément sur l’épisode de la privation de TF1 ; quels choix avez vous fait pour traiter ce moment charnière ?

Thomas Quillardet : Au cours de mes recherches, je suis tombé sur une archive incroyable : Bernard Tapie en train de coacher Francis Bouygues pour son audition en vue de l’attribution de la chaîne. En soi c’est déjà du théâtre et du meilleur. Je l’ai utilisé tel quel sans rien réécrire. Ensuite je me suis replongé dans l’audition proprement dite qui avait été diffusée en direct sur la Une à l’époque. Là on assiste à un mensonge éhonté. Francis Bouygues explique son ambition de créer une chaîne culturelle avec du théâtre ou de l’opéra en première partie de soirée, un hommage à Olivier Messiaen et ainsi de suite. Dès que la chaîne a été attribuée à son groupe, il a jeté son dossier à la poubelle et fait ce qu’il a voulu, c’est-à-dire la TF1 que nous connaissons. Et ce qui m’étonne encore aujourd’hui c’est que jamais l’Etat ni quiconque ne lui a demandé de rendre des comptes.


Comment vous vous y être pris pour transposer toute cette matière dans l’espace du théâtre sans jamais utiliser les moyens de la télévision comme la vidéo par exemple ?

Thomas Quillardet : Il fallait à tout prix éviter de tomber dans la caricature. Au début avec les comédiens, on a fait un travail pour se rapprocher physiquement des personnages. Mais très vite j’ai compris que c’était une fausse piste car on risquait de refaire Les Guignols de l’info. Or il ne s’agissait pas de se moquer des personnages, mais de reconstituer des situations sans prendre parti. Je voulais montrer des hommes et des femmes qui savent très bien ce qu’ils font et pourquoi ils sont là. Même si on parle de la télévision dans le spectacle, avant tout on est au théâtre. Ce qui veut dire que si un acteur ou une actrice dit : « Je suis Claire Chazal » ou « Je suis Francis Bouygues », sans avoir ni leur physique ni leur voix ça marche quand même, parce que le théâtre l’emporte et qu’on y croit. Très vite j’ai compris que le piège, ce serait de se laisser envahir par les codes de la télévision. C’est pour ça que sur scène il n’y a aucune vidéo, aucune image d’archives, aucun écran. Parce que la télévision, c’est tellement écrasant, ça occupe tout l’espace mental, ça envahit l’imaginaire. Je ne voulais surtout par reproduire ça dans le spectacle, mais au contraire que ce soit le théâtre et rien que le théâtre qui prenne en charge cet univers de télévision.


Propos recueillis par Hugues Le Tanneur, novembre 2021