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La mise en scène d’Histoire de la violence maintient toute la structure fragmentée de la narration et la polyphonie des voix du roman d’Edouard Louis. Thomas Ostermeier partage ici le processus de l’adaptation scénique à laquelle l’écrivain a lui-même participée.

Entrez dans l’espace de répétition de la Schaubühne et, dans l'embrasure de la porte, vous verrez un lit. Il flotte, comme un nuage, et ses draps seraient immaculés, s'ils n'étaient couverts de sang. Vous êtes sur les lieux d’un délit. Un jeune homme a été violé ici. Les circonstances et les conséquences de cet acte brutal ne relèvent pas uniquement du théâtre. L'Histoire de la violence de Thomas Ostermeier, d'après le roman à succès de E. Louis, va bien au-delà de ces faits dramatiques. Il examine l'infiltration insidieuse de la violence dans les pans de la société. La violation sexuelle met en lumière les limites de la liberté (quand nous sommes contraints par la force), de l'égalité (comment les inégalités de classe nous exposent) et de la fraternité (quand un système raciste se met au travail).

Ostermeier me dit « j'ai choisi ce texte parce qu'il avait une urgence à être dit. Les questions de classe et de discrimination pour raisons sociales ou économiques, sont souvent négligées, même si la société dans laquelle nous vivons est de plus en plus basées sur les différences de classe. Mais il y a des voix contemporaines qui soulèvent à nouveau cette question - Édouard Louis, Didier Eribon - alors qu'elle a été un temps oubliée. »

Cette production est montée à un moment où le débat sur #metoo fait rage dans la presse. On pourrait supposer, au vu de l’air du temps, que le travail d'Ostermeier vise à explorer les facettes de la victimisation et de l'abus de pouvoir de #metoo. Mais le metteur en scène me dit : « il n'y a pas de lien particulier avec le débat sur #metoo ici. Dans la pièce, nous ne voyons pas d'abus de pouvoir, ni une personne de pouvoir qui profite d’une autre. Ici, vous avez deux personnes défavorisées qui se rencontrent. Une partie de la tragédie de l'histoire est qu'ils sont de la même classe. Mais ils ne se reconnaissent pas ». Qui sont ces deux hommes qui se rencontrent ? Qui est la victime et l'agresseur ici ?

La victime

Edouard Louis est joué sur scène par Laurenz Laufenberg. La vingtaine : blond, vulnérable, confiant, c'est un personnage qui invite imprudemment dans son appartement parisien un homme rencontré dans la rue. Louis est issu de la classe ouvrière de la Picardie, dans le nord de la France. Les violences qu’il y a subies enfant sont le thème de son roman, La Fin d'Eddy qui s’inscrit dans le genre « docu-fiction », qui peut brouiller le récit fictif avec des expériences vécues. L’histoire de Louis est une sorte d’histoire de succès ; il est venu de province à Paris pour étudier dans l'une des institutions les plus prestigieuses du pays, l'École normale supérieure.

E. Louis a été accusé de « prolo-phobie », un initié qui articule la violence et l'homophobie de la vie prolétarienne depuis la sécurité de la capitale. Mais une lecture attentive montre qu'il est bien conscient de la façon dont la Province réagit - voire explose - lorsqu'elle est confrontée au snobisme souvent insupportable du Paris conscient de sa classe sociale. Lorsqu’il revient chez lui, Louis souffre de l'indignité d'être traité de « prétentieux » ou d’ « idiot » ou accusé de faire étalage de son intellect, par sa sœur de la classe ouvrière (jouée par l'indomptable Alina Stiegler). L'histoire de la violence est en partie racontée de son point de vue : Elle raconte le viol de Louis à son mari (Christoph Gawenda qui répond de manière insouciante) alors que Louis écoute derrière une porte à moitié ouverte. Souvent, elle décrit souvent la victime comme responsable de son propre destin. La conversation entre la ville et la campagne est, en fait, une compétition pour savoir qui contrôle le récit du passé.

Édouard Louis était un visage familier du Théâtre lorsque le livre de son ami Didier Eribon, Retour à Reims, avait été mis en scène la saison dernière par Ostermeier. Ayant rencontré Louis à plusieurs reprises, j'ai été très surpris, lorsque je me suis rendu dans l’espace de répétition de la nouvelle production, de voir comment Laurenz Laufenberg avait élaboré une version dramatique crédible de l'homme, au point que l'on commence à croire que l'un est l'autre. Louis a participé aux premières étapes du processus de production, apprenant même à Laufenberg à marcher comme lui.

« Édouard était avec nous lors des répétitions au début », me dit Ostermeier, « Il a fourni de nouveaux dialogues pour le texte adapté par Florian Borchmeyer et moi-même, quand nous en avions besoin. Il nous a également été très utile de l'avoir en répétition, exprimant son accord avec notre approche du roman. C'était très important, car c'est une histoire délicate qui doit être traitée comme telle. Le plus important était de comprendre pourquoi il a écrit ce qu'il a fait : parce que Louis n'est pas seulement l'écrivain, il est aussi le protagoniste

Je demande à Ostermeier combien il était difficile de représenter des actes de violence sur scène. C'est une question que j'ai posée quant aux productions du récent festival FIND : les metteurs en scène sont confrontés à un choix sur la manière de rendre la violence explicite ? Comment faire monter la tension ? Rendre cette violence crédible, touchante, alors que nous sommes assis en sécurité dans nos fauteuils de théâtre ? Dans un sens, en prose, la violence est toujours « ob-scena », ou hors scène, mais au théâtre, nous pouvons l'avoir sous les yeux.

Thomas me dit : « On attend le moment du viol pendant toute la pièce. Cette anticipation crée un suspense. Mais ce que nous voulons, c'est aussi ce qu'une société médiatisée attend, entendre : "ça s'est passé comme ça". Nous ne voulons pas entendre ce qui s'est passé avant, comment c'est arrivé là, comment la victime a été traitée. Édouard - de façon intelligente, de façon importante - joue à chaque instant du récit avec cette anticipation : est-ce que ça vient ? Non, ça ne vient pas. Il joue avec nos attentes en matière de violence. Quant au problème de la représentation de la violence sur scène : je ne suis pas sûr de l'avoir résolu. C'est très difficile, et on ne sait jamais si les décisions que l'on a prises étaient les bonnes ». Je réponds : « Mais n’est-ce pas un nouveau territoire ? Non seulement vous traitez de la question de classe, mais c'est une classe filtrée par l'expérience du viol masculin, de l'homophobie et de la vulnérabilité du corps masculin - pas votre pain quotidien sur la scène ».

Thomas me rappelle que déjà en 1998, avec sa production de Shopping and Fucking de M. Ravenhill, il traitait de l'agression sexuelle violente d'un adolescent. « Mais il est vrai qu'il n'y a pas toujours un texte pour ces sujets, pas toujours un roman ou une pièce qui ait le courage de parler de sujets sensibles ».

« Et pensez-vous que le fait d’être un metteur en scène hétérosexuel produisant une pièce sur des personnages gays est important ? » Je lui demande. « J'insisterais sur le fait que, en tant qu'hétérosexuel, je peux défendre ces droits. Je peux parler de vulnérabilité, sans être homosexuel. Il est important de le comprendre Il est fondamental pour notre civilisation que nous prenions tous nos responsabilités. Que nous nous défendions les uns les autres. Nous devons tous prendre part à ce débat. En tant que créateur de théâtre, en tant que personne et en tant "qu’ « être humain », je veux parler ». C'est peut-être ce que l'on entend par « fraternité ».

Joseph Pearson

Joseph Pearson, historien de profession offre depuis 2014 son discernement, ses essais et entretiens sur les spectacles de la Schaubühne tel un bloggeur passionné