Théâtre sans frontières

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Une violoncelliste et une danseuse, une mélodie et un texte. Un événement tragique (le 11 septembre 2001) et la vie quotidienne d’avant et d’après. The Day est un hymne à la vie, un requiem à la mort, mais aussi l’émergence d’émotions simples et poétiques, portées par les lignes harmonieuses que dessine Lucinda Childs. The Day, créée en juillet 2019 au Jacob’s Pillow festival, est un poème chorégraphique d’une heure, doux et grave, porté par une équipe essentiellement féminine. Dont un trio essentiel : la chorégraphe Lucinda Childs, la danseuse Wendy Whelan et la violoncelliste Maya Beiser. Rencontre en forme de verbatim.

LUCINDA CHILDS : Wendy Whelan m’a contactée pour ce projet. J’ai écouté la musique et, contrairement à ce que vous pouvez penser, celle-ci ne m’était pas si familière. Certes, la seconde partie est proche de cette musique répétitive que j’ai si souvent utilisée au cours de mes créations ; mais la première compte beaucoup de texte parlé qui surgit à tout moment, toutes les six secondes pour être précise. Il y a donc, pour moi – trois sources créatives dans ce spectacle : la musique, le texte et la danse. Chacune des interprètes conserve son espace : Wendy est à droite et Maya à gauche pour la première partie, et l’on change pour la seconde partie. Il m’a paru important d’aller dans la performance pour la première partie. Parfois, les accessoires et les images correspondent au texte dit. Parfois, ils s’en distinguent, et l’on continue l’action malgré la fin de la phrase dite. La seconde partie est plus abstraite et se découpe en sections plus variées. The Day est lié au 11 septembre, mais il n’en est pas une illustration, ni un commentaire. Il faut y voir plutôt une réflexion, une mise en émotions de ce que ce drame peut susciter en nous tous. Maya Beiser était là pendant les répétitions avec son violoncelle, et cela fut précieux pour créer une vraie symbiose entre les deux interprètes. Wendy, de son côté, a cette faculté à comprendre tout très vite et à s’approprier un matériel dansant pouvant sembler éloigné de sa culture, mais si bien assimilé…

WENDY WHELAN : J’ai connu Maya Beiser par la musique de David Lang. J’avais dansé dans le film du chorégraphe suédois Pontus Lidberg (Labyrinth Within) où figurait déjà la seconde partie musicale de The Day. Maya en était la soliste et m’a proposée de créer un spectacle ensemble autour de cette partition, étoffée d’une première partie. Il fallait ensuite penser à une chorégraphe, et Lucinda Childs m’est venue très vite à l’esprit. Je suis une danseuse classique, qui a fait toute sa carrière au New York City Ballet. La technique de Lucinda Childs n’a évidemment rien à voir avec celle de George Balanchine. En revanche, ayant beaucoup travaillé avec Jerome Robbins, j’ai découvert de vrais points communs entre Lucinda et lui. Robbins était, comme elle, très proche de Bob Wilson et de Philip Glass. Aussi, à travers lui, j’ai approché son univers à elle, telle une porte invisible mais entrouverte. Pour autant, faire ce travail avec Lucinda m’aurait paru impossible il y a encore cinq ans, lors de mes adieux au New York City Ballet. Il fallait un état d’esprit tout différent pour aborder un monde nouveau. Lucinda a été très à l’écoute, elle proposait des idées et je restituais ses envies. Hormis David Lang, toute l’équipe de The Day est féminine (en incluant les responsables des lumières, des costumes, des décors, nous étions six femmes). Cela se ressent dans l’esprit de ce travail. Et je sais que c’est en partageant de longs temps de création avec ces femmes d’une grande force et d’une belle sagesse que j’ai pu accepter ensuite la codirection du New York City Ballet. Sans ce spectacle, je crois que je n’aurais jamais osé me projeter dans cette nouvelle aventure…

MAYA BEISER (violoncelle) : Pour moi, The Day n’est pas vraiment un ballet. C’est un travail pluridisciplinaire qui a commencé avec une création de David Lang pour une soirée au Carnegie Hall de New York, en hommage aux victimes du 11 septembre 2001, où s’étaient retrouvés David Lang, Steve Reich et Philip Glass, trois compositeurs majeurs de l’école répétitive américaine. L’œuvre questionne la notion de vie, de disparition et d’anéantissement soudain, avec une partition pour violoncelle solo et des accompagnements enregistrés.
Pour ce spectacle, David Lang a composé une première partie, comme un écho en amont de la mort. À quoi ressemble donc la vie, la mémoire collective de notre quotidien ? Pour cela, il est allé sur Google, a tapé « I remember the day, that I… », et a récolté les réponses.
David a sélectionné plus de 300 phrases, des plus profondes aux plus anecdotiques, qu’elles soient drôles, pathétiques, graves ou burlesques… Elles reflètent simplement l’image d’une journée dans nos vies. David Lang les a ensuite triées par ordre alphabétique, et elles apparaissent avec ma voix (et parfois celle de Wendy) toutes les six secondes dans la partition. Celle-ci est composée d’une unique mélodie qui se répète sur des tonalités différentes.
Sur scène, je regarde Wendy, nous avons ensemble une conversation du corps et des sons. Elle est parfois une extension du violoncelle, parfois un mouvement totalement autonome. C’est le génie de Lucinda, d’avoir su étudier ainsi plusieurs types de dialogues entre la musique et la danse.

Propos recueillis par Ariane Dollfus