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LES PERSPECTIVES D’UNE ÉCOUTE MUTUELLE

Vous appelez votre compagnie « J’y pense souvent ». Pourquoi avoir choisi une formule aussi elliptique ?

Ça vient de loin, de mon premier spectacle, et donc de Kafka dont j’adaptais la nouvelle Le Verdict. « J’y pense souvent (…) » est le début d’un de ses fragments narratifs, où il développe une pensée qui me parle de l’obsession de l’artiste qui a besoin de focaliser son énergie à un endroit précis, pour qu’une oeuvre puisse apparaître. Dans ce fragment, Kafka se situe par rapport aux autres, faisant des allers-retours entre sa singularité et la sensation d’appartenir à une communauté.

C’est justement la relation entre individualité et communauté que vous interrogez dans Attraction.

Le confinement m’a en effet révélé à quel point le fait de travailler en groupe, dans le spectacle vivant, constitue une force. Et Attraction est un quatuor où chacun reste dans sa propre vibration, comme dans un quatuor à cordes, tout en interrogeant la possibilité de faire groupe aujourd’hui. Comment peut-on se libérer en se rassemblant dans un espace qui est contraint et en quelque sorte « brouillé », avec ses perspectives et possibles qui évoluent sans cesse ?

Si cet espace est « brouillé », il l’est pourtant en beauté, grâce à des fils blancs qui créent autant un espace mental, évoquant peut-être même un système de pensée.

Les fils tendus créent des perspectives accentuées, tel un prolongement de mes différents travaux sur la perspective, une question qui me passionne profondément. La perspective accentuée est un moyen scénique de brouiller la perception de l’espace et je suis convaincu que la réception d’un mouvement est liée à l’espace dans lequel il se produit.

Au cours d’Attraction, les contraintes disparaissent progressivement et l’espace s’ouvre. Cette pièce est-elle donc optimiste ?

Il y a destruction de l’espace car je pense que dans tout acte artistique, il doit y avoir abandon de quelque chose pour pouvoir franchir un seuil et passer à autre chose. Ici ce passage mène à une sorte de plaisir, grâce au rassemblement et à l’énergie collective. On pense et écrit avec le corps, il y a ouverture et solution. Alors quelque chose de joyeux peut apparaître.

Au-delà des questions de perspective, vos créations se construisent à partir d’un travail sur le souffle, grâce à un système interactif où les danseurs déclenchent eux-mêmes des pistes sonores.

Attraction découle d’une recherche que je mène depuis 2005, en quête de différents moyens de déclencher des sons, de la musique, grâce à un signal lié à la respiration des danseurs. Ces respirations lancent les pistes sonores, en temps réel. Ce sont donc les interprètes qui décident eux-mêmes du moment de l’impulsion au lieu de suivre une partition. C’est eux qui prennent les décisions. Pour moi, c’est une question centrale, presque politique. Les danseurs sont tout le temps en lien entre eux et échangent des sons et des repères, au lieu d’être dirigés depuis l’extérieur. Il n’y a donc pas de chef d’orchestre, et ils composent eux-mêmes la musique du spectacle qui est la manifestation de leur écoute mutuelle. J’ai une confiance absolue en l’interprète !


Propos recueillis par Thomas Hahn