Adi Boutrous nous parle de sa création présentée en première mondiale au Théâtre de la Ville
Nature of a Fall est votre quatrième pièce présentée au Théâtre de la Ville. Quel en est le sujet ? Je pose ici un regard sur la condition humaine à partir d’un groupe constitué de trois femmes et trois hommes qui est en train de perdre ses valeurs, sa cohésion. Ils essaient de reconstruire quelque chose, dans l’urgence, dans un espace conflictuel. Aussi leur rencontre est très physique, comme dans certaines de mes pièces précédentes, notamment Submission et One More Thing.
En anglais, le mot de fall désigne la chute et, par extension, l’automne. Dans quel sens l’entendez-vous ?
A Fall peut ici une référence morale : la nécessité de se débarrasser de l’ancien pour que quelque chose de nouveau puisse advenir. Le groupe doit accepter de tuer une idée afin d’en construire une autre, à l’image des arbres qui perdent leurs feuilles pour les renouveler. Il faut que l’homme et la nature se réconcilient, pour que l’humanité puisse dépasser ses forces autodestructrices.
L’idée est donc d’accepter l’abandon et la séparation, pour rendre possible le renouveau ?
Tout à fait. C’est le prix à payer. Nous vivons dans un monde où le bien et le mal ne sont plus identifiables, ou sens et non-sens se valent. Nos vies se vivent en solitude. Et pourtant nous avons une destinée commune. Cela signifie que nous devons prendre nos responsabilités. Je le dis d’autant plus que mon identité, à la fois arabe, chrétienne et israélienne, m’a appris à chercher le dialogue, le frottement et une certaine qualité dans le regard sur « l’autre ».
Si Nature of a Fall n’est pas en soi une pièce à portée religieuse, elle semble interroger le lien entre les humains dans le sens originel de religion, à savoir religare.
Quand je regarde le monde actuel, je vois une humanité sur le point de se délier. Et je pense à L’Idiot de Dostoïevski (1869) ou au film Rocco et ses frères de Luchino Visconti (1960), oeuvres qui parlent de la déchéance des liens entre les hommes. Je suis traversé par les Essais de Montaigne et le Zarathoustra de Nietzsche (1883), selon lesquels les difficultés sont faites pour être surmontées. J’ajoute encore Le Cuirassé Potempkine d’Eisenstein (1925) parmi ces sources d’inspiration qui m’amènent à un endroit où l’art aborde les ténèbres et la douleur, inséparables de la nature humaine.
Pour explorer ces grands thèmes, quel a été votre processus de travail ?
Pour moi, la danse est une parabole, un langage libéré de l’obstacle des mots. Et pourtant, je commence toujours par eux. Aussi nous sommes partis d’improvisations et de discussions, pour trouver un terrain partagé. J’ai nourri notre recherche d’images diverses, dont celle de la faille. Par faille j’entends autant la cassure entre deux groupes qui s'opposent que le sens géologique du terme. À partir de là, nous avons enquêté sur les grandes lignes de rupture dans l’histoire de l’art, dont l’une des plus signifiantes se creuse à partir des représentations du Christ qui se sacrifie sur la croix. C’est pourquoi ce don de soi, qui a répandu dans le monde une nouvelle forme de compassion, inspire certaines de nos compositions chorégraphiques.
Propos recueillis par Thomas Hahn
