Théâtre sans frontières

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Vous avez choisi de présenter au public du Théâtre de la Ville des quatuors de Mozart, Beethoven et Jindřich Feld – une figure majeure du paysage musical tchèque. Pouvez-vous nous parler de ce programme ?

Josef Klusoň : Mozart a toujours eu une place de choix dans notre répertoire. Nous avons enregistré les six Quatuors dédiés à Haydn et les trois Quatuors « prussiens ». En concert, nous avons interprété une dizaine de ses quatuors, mais jamais le Quatuor « Hoffmeister » K. 499. Il est le moins connu d’entre eux. Pourtant, il est magnifique. Dans notre programme, nous avons aussi voulu célébrer les deux cent cinquante ans de la naissance de Beethoven. Nous préparons d’ailleurs une nouvelle intégrale de ses quatuors à cordes. C’est un travail colossal, mais une formidable aventure surtout avec Jana Vonášková qui a remplacé Pavel Hůla au poste de premier violon. Feld est un compositeur tchèque dont nous étions devenus très proches au fil des années. C’était un homme de grande culture et sensibilité, un vrai gentleman. Lui-même violoniste et altiste, il était toujours avide de découvrir de nouveaux langages musicaux. Par ailleurs, il connaissait bien la France et a écrit beaucoup de pièces pour les musiciens français comme la Sonate pour flûte (1957) créée par Jean-Pierre Rampal ; Radio-France lui a commandé la Sinfonietta « Pour les temps d’harmonie » pour orchestre (2001). Son œuvre a été éditée par les Éditions Billaudot et Alphonse Leduc. Nous l’avons souvent joué lors de nos concerts en France. À Prague, nous venons d’ailleurs d’interpréter son Quintette J. 194 (1999) avec le clarinettiste Raphaël Sévère.

Quels aspects vous ont tout particulièrement intéressé dans le langage du Quatuor n° 4 de Feld ?
J. K. : Cette œuvre a été écrite pour le Quatuor Vlach. C’est le plus connu de ses quatuors. Feld aimait beaucoup Bartók et cette influence est nette, surtout dans le dernier mouvement. On croirait entendre un Bartók à la tchèque ! Dans ce Quatuor, il y a des mouvements très lyriques et chaleureux avec beaucoup de couleurs et d’autres mouvements plus rythmiques et dramatiques. L’écriture est précise avec un grand nombre d’actions et d’articulations parfois très amusantes (taper l’instrument, sul ponticello, glissandi, etc.). L’auditeur devrait se régaler !

Avez-vous eu l’opportunité de collaborer avec Feld ?
J. K. : Nous avons fait connaissance en 1986 lorsque le violoncelliste Michal Kaňka, son gendre, a succédé à Josef Pražák au sein de la formation. Nous avons beaucoup répété dans la maison qui appartient aujourd’hui à sa fille. Nous lui avons souvent joué ses œuvres (quatuors, trios, duos) et avons pris l’habitude de le voir très régulièrement. Il nous a dédié son Quatuor n° 6. Ce fut une très belle collaboration.

Pouvez-vous nous expliquer le rôle majeur qu’il a eu dans le rayonnement de la musique tchèque grâce à son poste à la radio de Prague et au label Praga Digitals co-fondé avec son ami Pierre Barbier ? J. K. : Il a toujours eu une programmation très intelligente et a fait connaître beaucoup d’enregistrements historiques qui prenaient la poussière, dont ceux du Quatuor Vlach. À l’époque, ce Quatuor enregistrait une pièce par semaine. Certains de ces enregistrements ont été édités par Praga Digitals. Feld a aussi eu un rôle crucial dans la diffusion de la musique contemporaine tchèque.

Outre votre prédilection pour les répertoires tchèques et viennois, vous avez choisi de faire une création par an. Que représente cet engagement dans la musique contemporaine pour vous ?
J. K. : C’est un engagement que nous avons pris depuis très longtemps. Il est fondamental pour nous d’être investis dans la musique de notre temps. En 1997, nous avons par exemple créé le Quatuor à cordes n° 4 de Pascal Dusapin au Château de Fontainebleau. Nous travaillons aussi très souvent avec de jeunes compositeurs tchèques et d’autres nationalités.

Jouez-vous sur des instruments anciens ou modernes ?
J. K. : Nous avons commencé en jouant sur des instruments des XVIIIe et XIXe siècles. Trois d’entre nous possédons maintenant des instruments modernes de luthiers français et tchèques. Seul le second violon, Vlastimil Holek, a un instrument historique qui appartenait au premier violon du Quatuor de Prague. Au niveau de l’homogénéité, cet instrument fonctionne très bien avec nos instruments modernes.

Il n’est jamais aisé pour un quatuor professionnel de devoir remplacer ses membres fondateurs. Comment avez-vous vécu les différents renouvellements ?
J. K. : Cela n’est jamais évident. Le premier renouvellement s’est fait il y a trente-trois ans lorsque le violoncelliste Michal Kaňka a succédé à Josef Pražák. Par contre, un changement au niveau du poste de premier violon est toujours extrêmement délicat pour un quatuor. On a même pensé mettre fin à notre carrière lorsque Pavel Hůla, qui avait lui-même été remplacé par Václav Remeš, a décidé d’arrêter sa carrière suite à des problèmes de santé.

En 2015, vous avez fait le pari de la jeunesse en accueillant comme premier violon Jana Vonášková. Cette nouvelle collaboration donne-t-elle un nouvel élan au quatuor ?
J. K. : Tout à fait. Jana Vonášková est une violoniste formidable. Cela nous rajeunit de travailler avec elle et nous donne un second souffle !

Si vous aviez deux conseils à donner à un jeune quatuor à cordes aspirant à une carrière professionnelle, quels seraient-ils ?
J. K. : Mon premier conseil serait de prendre du temps. Lorsque l’on travaille en quatuor, on ne peut pas accélérer le rythme de travail. La jeune génération a aussi la chance de pouvoir se former au niveau technique et musical auprès de professeurs incroyables dans les conservatoires. Cela a beaucoup évolué depuis cinquante ans. À la suite des études, il n’est pas toujours évident de gagner sa vie en tant que quatuor. Il est alors important de développer différentes expériences professionnelles, écouter un grand nombre d’enregistrements et se présenter à des concours internationaux. Le mot clé est la patience ! Mon second conseil serait de ne jamais négliger les relations humaines entre les membres du quatuor.

En 2019, le Quatuor a fêté quarante-sept ans de carrière. Pouvez-vous nous parler du chemin parcouru depuis votre rencontre au Conservatoire de Prague en 1972 ?
J. K. : Depuis notre rencontre au Conservatoire, nous avons fait trois mille concerts ; aux États-Unis, ils se chiffrent à deux cent cinquante et à peu près le même nombre au Japon. Nous avons beaucoup joué en Australie et en Europe. Depuis les années quatre-vingt-dix, il y a eu beaucoup de concerts en France. Nos interprétations sont en constante évolution. Les tempi choisis dans certains quatuors de Beethoven étaient déjà à l’époque assez rapides. Maintenant, nous jouons encore plus vite ! Par contre, nous échangeons toujours beaucoup sur notre interprétation lors des répétitions. Le pire critique reste le micro durant un enregistrement. Mais les années n’altèrent pas notre joie de pouvoir exercer ce merveilleux métier de quartettiste !

Propos recueillis par Anne de Fornel