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MARINE BRUTTI, JONATHAN DEBROUWER, ARTHUR HAREL nous parlent du programme CHILDS CARVALHO LASSEINDRA DOHERTY

Après Room With A View – votre première création en tant que directeurs du Ballet national de Marseille (BNM), montrée au Théâtre du Châtelet en mars 2020 – vous travaillez ici pour la première fois avec des chorégraphes invités. Que représente pour vous ce programme avec deux créations, une reprise et la réinterprétation d’un solo qui devient une pièce d’ensemble ?

Elle se situe à l’endroit même que nous voulons investir avec le BNM. Notre projet est fondamentalement pluriel et prévoit d’inviter des artistes aux sensibilités et esthétiques les plus diverses à venir écrire des pièces chorégraphiques, des performances ou des films. Ce projet nous ressemble et nous sommes prêts à le défendre avec toute notre énergie.

Vous avez renouvelé la compagnie du BNM et la confrontez donc très tôt à une panoplie d’approches chorégraphiques très diverses. N’est-ce pas une prise de risque importante ?

En effet, il arrive parfois qu’une grande structure invite un.e artiste pour une création et qu’ensuite on se rende compte que le projet ne correspond pas aux interprètes. C’est pourquoi nous invitons les artistes à venir en amont pour expérimenter pendant une ou deux semaines avec cette communauté d’interprètes que nous avons constituée à Marseille, et après on voit si le désir de collaborer se manifeste. C’est dans cette idée que Tânia Carvalho, Oona Doherty et Lasseindra Ninja sont venues faire connaissance avec la compagnie. Ensuite, notre rôle est celui d’accompagnateurs, nous étions au service des chorégraphes, entre autres comme oeil extérieur.

Face aux trois oeuvres très actuelles, la présence de Tempo Vicino de Lucinda Childs, créé pour le BNM en 2009 dans une veine postmoderne, peut étonner.

Certes, une telle pièce de Lucinda Childs, avec son écriture mathématique, géométrique et ciselée, ne dit plus la même chose qu’à l’époque de sa création. Mais elle reste inspirée de la Judson Church qui a été un tournant dans l’art avec des expériences de danse très expérimentale. Il ne faut pas oublier que Lucinda reste une femme très engagée. Elle a par ailleurs une petite histoire avec nous, puisqu’elle nous a remis le 2e prix de Danse élargie au Théâtre de la Ville, en 2016. Ensuite, elle est venue à Marseille juste après notre nomination, pour rencontrer les danseurs. C’est là que nous nous sommes dit que nous voulions faire ressurgir ce répertoire perdu du BNM. La soirée se poursuit avec deux créations.

Quel est votre rapport aux chorégraphes ?

Tânia Carvalho conjugue expressivité et théâtralité dans l’expression du visage avec une grande rigueur gestuelle, elle n’hésite pas à réhabiliter l’art de la pantomime, maniant le trouble entre rêve et cauchemar. Cela déconstruit l’univers de Lucinda Childs. Après l’entracte, le public découvre Lasseindra Ninja que nous connaissons depuis plus de dix ans. Certains d’entre nous l’avons même côtoyée dans des cours de danse. C’était juste au moment où elle a amené le Voguing en France, autour de 2010 donc, avec tous les questionnements inhérents à cette danse. Elle est certes l’une des mères dans le Voguing en France, mais nous l’avons vraiment invitée en tant que chorégraphe, car elle a été formée en danse jazz, classique et contemporaine, ce qui fait qu’elle a dans ses bagages toute une histoire de la danse. Sa pièce interroge la socialité, la trans-identité et les transformations.

Le passage de Lasseindra Ninja vers Oona Doherty est logique, puisque les deux rejettent les identités assignées des genres.

En effet il y a eu une concertation entre les deux car il fallait un intermède pour offrir aux danseurs le temps de se changer et de trouver une énergie plus calme, avant d’interpréter tous ensemble Lazarus de Doherty. Ce solo de transition chorégraphié par Lasseindra Ninja part d’une idée d’Oona Doherty. Il est dansé sur un poème de Las seindra Ninja et sur la musique de Vjuan Allure, DJ, compositeur, producteur et icône de la scène ballroom, qui nous a quittés en mars 2021. Lazarus est au départ un solo qu’Oona interprétait elle-même, pièce signature qui l’a fait connaître. Elle y interroge les gestes d’une masculinité patriarcale. Nous l’avions souvent croisée et avant même notre arrivée à la direction du BNM, nous avions envie de travailler avec elle. Une fois nommés, nous lui avons immédiatement fait une proposition. Mais elle refusait. « Je ne fais pas de danse classique », disait-elle. Elle est finalement venue passer une après-midi au studio avec la compagnie. À la sortie, elle avait les larmes aux yeux et a dit « OK, je veux remonter Lazarus avec l’ensemble des danseurs. »

Vous aviez fait part de votre intention de redéfinir le fonctionnement d’une institution chorégraphique. Qu’en avez-vous pu réaliser à ce jour et qu’est-ce qui reste à faire ?

Nous ne sommes pas arrivés pour simplement redéfinir le BNM car il nous fallait d’abord connaître la maison de l’intérieur. Nous avons donc pris le temps de rencontrer les équipes. Certaines personnes ont vécu l’histoire du BNM avec ses bonheurs et ses mésaventures et arborent une grande envie de défendre cette maison. Pour relier tout le monde au processus de création, nous avons amené tous les employés à pousser les portes du studio, ce qui avait été impensable pour certain.e.s sous les directions précédentes. Nous ouvrons aussi le studio aux élèves de l’école de danse, invités à venir observer le travail de la compagnie, ce qui est la meilleure école au monde.


Propos recueillis par Thomas Hahn