ENTRETIEN AVEC MARÍA MUÑOZ ET PEP RAMIS à propos de BACH recréé en famille
Vous recréez BACH en famille, à cinq, à partir du solo qui a vu le jour en 2004. Comment la pièce est-elle née ?
MARÍA MUÑOZ : Je n’ai pas créé BACH d’un trait, mais en commençant par un premier tableau, dans l’idée d’une étude de mouvement pur, en réponse à un solo précédent, plus théâtral. Et petit à petit, j’ai ajouté d’autres tableaux pour construire un voyage profond et intime, en choisissant sur les quarante-huit préludes et fugues du Clavier bien tempéré treize avec lesquelles un dialogue par la danse me paraissait particulièrement fructueux.
Depuis, cette pièce a traversé tout le parcours de Mal Pelo et se confond avec votre histoire personnelle. A-t-elle beaucoup évolué avant de rebondir en « version famille » suite à la commande du Théâtre de la Ville ?
M. M. : À la création, je me trouvais à un moment idéal. La maîtrise technique de mes quarante ans rencontrait une belle force physique. Aujourd’hui j’ai soixante-deux ans et j’ai passé les années à aller vers plus d’épure et de calme. En quelque sorte, j’aime mieux la profondeur de l’état actuel. Pour la version à cinq, j’ai choisi de nouveaux préludes et fugues, puisque ce voyage intérieur n’est pas transmissible en l’état à d’autres interprètes, même pas aux membres de ma famille. Par contre, j’aspire bien à transmettre quelque chose de mon langage chorégraphique.
Pep, vous arborez habituellement un style plus théâtral que María. Comment êtes-vous rentré dans l’univers de Bach ?
PEP RAMIS : Disons d’abord que j’ai dû voir la pièce environ deux cents fois. J’ai suivi l’évolution de la manière dont María restitue la musique par son corps. Et certaines fois, elle m’a invité à danser un tableau à ses côtés, en bonus track pour ainsi dire, puisque BACH est pour nous une forme de concert dansé. Mais j'essaie ici d’offrir à BACH une autre couleur en continuant à être moi-même, toujours avec un peu d'humour et de caractère. C’est une façon personnelle de se lier à la musique, mais elle n’est pas forcément théâtrale.
En construisant ce nouveau Bach, avez-vous cherché le rapport à la musique chacun en soi ou l’avez-vous construit ensemble ?
M. M. : C’est un peu des deux. Et parfois j’ai eu une sensation que telle pièce s’imposait pour Martí, telle autre pour Paula ou encore pour Pep avec Sam, le plus jeune. Si nous dansons à plusieurs, ça veut dire que l’écoute de la musique est partagée, et c’est une chose vraiment nouvelle pour nous par rapport au Clavier bien tempéré. On essaie de d'affiner ensemble l’approche de chacun, tout en respectant nos dialogues personnels avec la musique de Bach. Quant à moi, j'avais toujours travaillé avec Bach comme inspiration. Sa musique est comme un livre ouvert qui nous enseigne beaucoup de choses sur la musicalité, la composition et la division des voix dans la musique contrapuntique.
Vingt-deux ans de BACH, cela signifie que la pièce doit avoir environ le même âge que vos enfants. Qui en est l’aîné ?
M. M. : Martí est né en 1999, Paula en 2000 et Sam en 2004. Je suis tombée enceinte de lui quand nous étions en train de répéter la pièce, et je lui ai toujours dit qu’il devrait s’appeler Sam Bach. Quant à Paula, je lui ai dit, quand elle avait environ vingt ans, que j’aimerais un jour lui transmettre mon solo. Paula était d’abord réticente car elle ne s’identifie pas à ce style de danse, mais il semble que notre expérience partagée à cinq pourrait ouvrir un chemin…
Quel est le rapport de vos trois enfants à la danse ?
M. M. : Si Paula et Martí sont devenus danseurs professionnels, Sam étudie le dessin. Il n'est pas vraiment un danseur, ou pas encore. Mais il a beaucoup dansé dans son enfance. Paula et Martí ont chacun suivi une formation de quatre ans. Paula a étudié à l'école La Manufacture de Lausanne. Cette filière dispense un bachelor en danse contemporaine sous la direction de Thomas Hauert. L’accent y est mis sur la créativité en faisant découvrir diverses techniques corporelles et en encourageant des recherches personnelles sur le mouvement. Martí est allé à Salzbourg en Autriche, à l’Académie expérimentale de la danse, la SEAD, où les danseurs développent la capacité de s’adapter à des styles chorégraphiques très différents, par un travail de répertoire et de création sous la direction de chorégraphes invités.
P. R. : Paula et Martí sont aujourd’hui à un moment où ils trouvent une perspective professionnelle et savent quelles approches leur conviennent et ce qui ne leur plaît pas. Je me souviens qu’à cet âge-là, je cherchais beaucoup. Mais la différence entre eux et nous est que nous n’avons pas vraiment fait d’école de danse.
N’avez-vous pas été, à votre manière, une école pour vos enfants en matière de danse ?
M. M. : Sans doute, oui. Je crois qu’en nous voyant travailler, ils ont dû apprendre certaines choses, ne serait-ce que de façon inconsciente. Dans la vie, on apprend toujours de ses parents. Dans la mesure où nous sommes parents et chorégraphes, cette transmission est d’autant plus visible.
Lors de vos réunions familiales, les conversations tournent-elles beaucoup autour de la danse ?
P. R. : Certes, oui. Et c’est particulièrement vrai en cette période où les deux viennent de terminer leur formation, même si nous essayons de parler aussi d’autres choses. Mais nous travaillons maintenant beaucoup ensemble. La re-création de BACH est notre troisième projet commun. Nous venons de créer WE, une pièce pour douze jeunes danseurs, dont nos trois enfants, et de mettre en scène Orphée et Eurydice de Gluck à l’Opéra de Tenerife, où ils sont aussi sur le plateau. Nous n’y dansons pas, mais ces productions font partie d’une entreprise de transmission plus large, au sein de notre famille.
Ce quintette familial n’offre-t-il pas une conclusion idéale à votre cycle consacré à Bach ?
P. R. : En effet, c’est une belle façon de boucler la boucle. En même temps cette entrée de nouveaux corps nous pose plein de questions et ouvre de nouveaux chemins. Nous voici mis au défi de comprendre comment chacun dialogue avec une musique aussi incroyable.
Propos recueillis par Thomas Hahn
