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L'écrivain, l'errant et le fil du paradis

Événement historique propice à infléchir le cours du monde, la crise du coronavirus oblige à concevoir l’existence au-delà de la nôtre, limitée dans le temps. Elle nous incite à tenir compte de dimensions bibliques et prophétiques, à l’instar de l’anti-héros incarné par Pep Ramis: « J’ai vu dessiner une frontière. J’ai vu construire ce paradis. Et j’ai vu comment ils l’ont détruit. Et comment ils l’ont reconstruit », écrivent Pep Ramis et María Muñoz, alias Mal Pelo. On entend aussi Ramis dire ceci, écrit longtemps avant l’apparition de Covid-19: « Habitue-toi à ce paysage, apprends la distance qui protège des hommes »! Ramis erre donc seul, rescapé de l’hiver imaginaire de son duo Le cinquième hiver, présenté au Théâtre des Abbesses en novembre 2015, où tout était clairement dessiné, entre le blanc immaculé de l’espace et le noir des costumes. La danse de Pep Ramis et María Muñoz était vitale et chaleureuse. Mais déjà, les vers d’Erri de Luca inclurent cette injonction: « Nous devons nous habituer à ce désert. »

D’une pièce à l’autre, la poésie de l’écrivain italien tisse un fil qui ne rompt pas. « J’attache de la valeur au voyage du vagabond »: Erri De Luca résume ainsi parfaitement ce solo. Et Pep Ramis de confirmer: « Il y a quelque chose qui ne change pas. Le fil. Un fil fin mais qui tient tout. » Le fil de la vie… Face à la montagne et à la vérité, en quête de paradis, renvoyé à sa seule existence et à sa solitude, l’errant se frotte à son instabilité, à sa vulnérabilité, à sa finitude. Le blanc du sol s’effrite, laissant entrevoir l’obscurité. Et le costume noir s’abîme dans la poudre blanche. Clown métaphysique, vagabond spirituel ou philosophique, Pep Ramis incarne un personnage aussi beckettien que shakespearien, autant Hamm de Fin de partie que le Roi Lear sombrant dans la folie. Si ce n’est Don Quijote, ou OEdipe… Aussi se souvient-il du chien, venu lui souffler ceci: « J’ai vu comment la ville a été construite, il y a deux mille ans. J’ai vu les étrangers arriver. J’ai vu les étrangers partir. J’ai vu les troupes arriver. Et commence le combat. »

L’univers de María Muñoz et Pep Ramis est ainsi fait, de planètes-corps et d’étoiles fixes avec leur poésie et leurs musiques pour des expériences qu’ils partagent avec leur public. Dans leur constellation artistique, l’oeuvre de Bach occupe une place centrale et c’est en novembre prochain qu’Inventions sera présenté à La Villette, dans le cadre de la program¬mation hors les murs du Théâtre de la Ville, autour des mêmes interrogations sur le monde construit par l’humanité, un dialogue dansé avec L’Art de la fugue, tissé par un quatuor à cordes, quatre chanteurs et six danseurs, dont bien sûr Pep Ramis et María Muñoz.


Thomas Hahn