Théâtre sans frontières

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Je suis littéralement né dans le monde du spectacle, puisque ma mère, Maguy Marin, a créé sa pièce phare, May B, alors que j’étais dans son ventre. J’ai passé mon enfance sur des planchers de danse et dans les coulisses des théâtres. J’assistais aux échauffements matinaux, aux répétitions, aux représentations. Je suivais la compagnie en tournée, dans les trains, les avions, les hôtels et les restaurants où toute la troupe mangeait en sortant de scène, et où souvent je m’endormais sur les genoux de l’un ou de l’autre, environné de chaleur et de rires, heureux de sentir que la vie continuait sans moi. Devenu adulte, j’ai suivi une formation d’acteur à l’École nationale supérieure des Arts et Techniques du théâtre, puis intégré la troupe permanente du Théâtre national populaire où je devais rester durant 6 ans. Par ailleurs, passionné par le cinéma depuis mon plus jeune âge, j’ai suivi des formations à l’écriture de scénario, écrit et réalisé une douzaine de courts et moyens métrages, clips, essais divers.

Ma mère et moi nous proposions souvent de travailler ensemble. J’ai finalement rejoint sa compagnie en 2013 à l’occasion d’une reprise de May B, pour remplacer un danseur qui s’était blessé. J’appris la pièce en cinq jours. Nous fûmes surpris tous deux de constater à quel point la chorégraphie en était déjà présente dans mon corps.

Deux ans plus tôt, j’avais réalisé une adaptation cinématographique de l’une des pièces de la compagnie, nocturnes. Je m’entretenais souvent avec Maguy de mon envie de réaliser un documentaire sur sa compagnie et sur la pièce May B, qui, plus de trente ans après sa création, n’en finit pas d’être représentée, longévité rarissime dans le spectacle vivant. Cette pièce qui a traversé nos vies nous semblait un support évident pour évoquer le parcours de la chorégraphe et de sa compagnie, des premières représentations boudées par le public en 1981 jusqu’à nos jours.

Demander à ceux qui l’ont fait de témoigner de cette aventure hors du commun. Immerger le spectateur au cœur d’une œuvre qui a marqué l’histoire de la danse. Se glisser dans l’intimité de la salle de répétition, du travail de création. Donner à percevoir les coulisses d’une compagnie dont l’éthique artistique et politique n’en est pas moins traversée par la question de l’humain, où l’exigence et la discipline ne contreviennent pas à la simplicité et à l’humour.

C’est précisément cela que l’on retrouve dans tous les spectacles de Maguy Marin. Une rage profonde qui dit notre impuissance à vivre ensemble, mais en même temps rappelle encore et toujours l’urgence de se battre, de continuer.

Un acte de résistance politique, qui non seulement investit dans sa totalité le corps scénique du danseur, mais régit également les modalités de fonctionnement du groupe, la façon de vivre ensemble. Un engagement des êtres qui est au fondement même du partage et de l’amitié.

J’ai donc entremêlé les parcours de Maguy et des différents protagonistes principaux aux images des spectacles qui ont marqué tout à la fois ces vies et l’histoire de la danse contemporaine.

En 2016, le dispositif Talents Adami Danse a permis à cinq jeunes danseurs d’intégrer la compagnie pour une nouvelle reprise de la pièce. Et en 2018 la pièce a été transmise aux étudiants de l’école de danse que Lia Rodrigues, qui interpréta May B à sa création, a créée dans la favela de Maré près de Rio de Janeiro.

Les répétitions ont été filmées dans ce lieu où l’art et l’apprentissage côtoient quotidiennement la violence et la mort. Là encore, il est finalement question de courage, de résistance, d’espoir. Dans le mouvement indifférent de nos sociétés, j’ai souhaité planter un pied de caméra, immortaliser ces instants de transmission et montrer ainsi, peut-être, que la mémoire, comme l’art, est affaire d’éternité.

Lorsque je dansais May B en 2014, je pouvais sentir le souffle des autres danseurs sur ma nuque, dont les rythmes obsessionnels scandent le mouvement. Aujourd’hui, je veux donner l’opportunité au spectateur de se trouver à son tour à l’intérieur même du spectacle, grâce aux sensations uniques que génère une caméra embarquée sur scène, respirant avec la chorégraphie, dans la sueur même et l’intensité de regards en très gros plan derrière l’argile craquelée. J’ai souhaité magnifier la sensation du geste et de la danse par la fluidité d’une caméra se faufilant tout contre la peau argileuse des interprètes. Glisser la caméra entre les pieds traçant des chemins de poussière sur le tapis de danse noir. Ramper auprès d’eux, sur le sol, tels des soldats sur un champ de bataille. Donner à sentir la puissance des muscles, la violence des chocs dans une esthétique à la fois contemporaine et élégante.

David Mambouch