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Entretien avec Georges Lavaudant à occasion de l’escale du Roi Lear.

Selon vous, de quoi parle Le Roi Lear ?
Plusieurs thèmes sont à l’œuvre, qui se succèdent ou s’entrecroisent. Par exemple: l’amour filial, le fait que le pouvoir rend aveugle, l’ambition, la bâtardise, la vieillesse, la folie. Mais la réussite du Roi Lear, c’est de développer tous ces différents thèmes dans un récit qui avance et nous tient en haleine. On traverse une double aventure humaine: celle du roi et d’un de ses vassaux, le comte de Gloucester. Le premier entouré de ses trois filles, le second de ses deux fils ; avec cette particularité que les mères sont absentes. Ces deux trames de l’histoire, qui au début semblent courir en parallèle, vont finir par se croiser pour nous offrir avec la rencontre de Lear et Gloucester sur la lande une des plus belles scènes de l’histoire du théâtre.

Vous montez Lear pour la troisième fois. Il doit bien y avoir des motifs, dans cette pièce, des sujets de réflexion auxquels vous êtes particulièrement sensible ?
C’est possible, mais à vrai dire, je m’intéresse davantage à leur mode de traitement, à la langue de Shakespeare, à son art du récit, à sa manière poétique. Et je préfère préserver ma part d’écoute inconsciente. On m’a parfois demandé si j’avais souhaité remonter Lear parce que j’y détectais des échos avec le monde contemporain. Il y a certainement de tels échos, et tout le monde peut les percevoir, mais si je relis Shakespeare, ce n’est pas pour tenter d’y retrouver des correspondances avec l’actualité. C’est pour entrer dans son théâtre-monde. Ses pièces sont des portes à ouvrir, à la fois dans notre réel et dans une autre dimension.

Qu’entendez-vous par « théâtre-monde » ?
Cela part d’une intuition, celle qu’il existe dans le répertoire classique et même contemporain plusieurs pièces qui ne développent pas un seul thème – nous y revenons – mais qui en entremêlent plusieurs, comme proches de l’aventure d’une vie : L’Orestie d’Eschyle, Peer Gynt d’Ibsen, Lorenzaccio de Musset, Les Géants de la montagne de Pirandello. Peut-être qu’on pourrait aussi citer Brecht, Peter Handke ou Edward Bond. Et ce ne sont pas seulement les thèmes, mais les variations des régimes d’écriture qui passent du tragique au farcesque, du philosophique au psychologique, de la formule lapidaire, du proverbe, à la tirade complexe, qui me passionnent. Des pièces qui laissent entrer l’air du large et ne traitent pas seulement de ce que Deleuze, en parlant de la famille bourgeoise, appelait « les sales petits secrets ». Lear et Gloucester, par exemple, vivent une aventure qui va bien au-delà de leur personne, qui ouvre sur des horizons immenses. Ils accèdent finalement à la vérité, ils traversent leur aveuglement en subissant chacun une épreuve qui est pour l’un une forme de folie, pour l’autre la perte de ses yeux. Oui, c’est en chutant qu’ils se redressent, et découvrent la réalité du monde sans les oripeaux du mensonge et de la flatterie. Mais lorsqu’ils s’en rendent compte, il est déjà trop tard. Comment retrouver le sens dans un monde où le langage n’en a plus? Tout sombre alors dans l’absurdité et l’on est proche de Beckett: comme dit Gloucester, « des mouches entre les mains d’enfants qui jouent, voilà ce que nous sommes pour les dieux; ils nous tuent pour passer le temps. » Ce genre de pièce peut présenter des résonances avec le monde aujourd’hui. Mais elles sont indirectes. Elles échappent à la sociologie, à la psychologie, et si elles nous atteignent, c’est en quelque sorte par ricochet.

Comment avez-vous abordé le récit de ce chaos ?
Lear commence par une sorte de déflagration initiale et totalement imprévue. Dès la première scène, il se produit un événement d’une violence inouïe. Il tient en une seule syllabe: « rien ». À partir de là, tout explose. La cour royale vole en éclats, ses morceaux partent dans tous les sens: Lear chez Goneril, Cordélia chez le roi de France, Kent en exil, c’est du moins ce qu’on croit… Tout se passe incroyablement vite, et cette vitesse initiale ne retombe jamais. Mettre en scène ce récit-là, pour moi, cela a donc consisté à respecter ce tempo. Cela implique dès le début certaines décisions scénographiques. J’ai demandé à Jean-Pierre Vergier, avec qui je travaille depuis toujours, de concevoir un espace simple, ouvert à la fluidité des circulations, en maintenant au minimum l’intervention d’accessoires ou d’éléments de décor qui auraient risqué de ralentir la progression de l’action. C’est aux comédiens, par leur verbe et leur présence, de nous faire comprendre où nous en sommes dans chaque scène.

À vous entendre, on se doute que vous avez apporté un soin tout particulier à la distribution.
On ne peut pas monter de telles pièces sans les bons interprètes. Et de même que je n’aurais pas monté une première fois Lear sans Philippe Morier-Genoud, ou Richard III sans Ariel Garcia-Valdès, ou Hamlet sans Redjep Mitrovitsa, ou La Tempête sans André Marcon. Je ne serais pas revenu aujourd’hui à Lear si je n’avais pas fait la rencontre de Jacques Weber. Je ne vais pas essayer de vous parler de l’homme, qui est merveilleux, généreux, d’une humanité extraordinaire. L’acteur qu’il est en donne une idée. Il peut être profond ou virevoltant, et circuler d’un état à l’autre. Regardez-le, vous verrez qu’il joue deux pièces dans la même soirée. Avant l’entracte, il suit une trajectoire de destruction. Il était roi, il se retrouve sans abri. Ce qui est bouleversant, c’est qu’il transforme cette épreuve en une enquête sur ce qu’on appelle l’humanité. De quoi a-t-on besoin pour être humain, pour être reconnu comme tel? Il se pose vraiment la question, il se torture avec, il la repose au pauvre Tom.

Il mise son identité dessus…
Exactement. Il mise, et il perd. Et puis, après l’entracte, il en est comme délivré. Au fond de sa folie, il a retrouvé une sorte de légèreté – illusoire, bien sûr, mais à partir de ce moment, il entre dans une faiblesse douce, une renonciation à tout sauf l’essentiel qu’il a enfin retrouvé, et qui va l’accompagner jusqu’à la fin. Je peux dire que je monte Lear parce que je veux voir et sentir cela, et que je le fais quand je rencontre celui qui peut me le donner. Voilà tout. Jacques est à la fois la puissance et l’abandon, il est le vieillard implacable et l’enfant naïf, innocent, émerveillé, un coeur qui n’a plus d’âge. Autour de Jacques, j’ai réuni des acteurs que j’aime, avec qui j’avais déjà travaillé souvent ou que je ne connaissais pas encore mais avec qui je voulais absolument travailler un jour. François Marthouret est un immense acteur, il en fallait un pour interpréter un Gloucester à la hauteur d’un Lear pareil, et il a une sensibilité shakespearienne incomparable.


Propos recueillis par Daniel Loayza, octobre 2021