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Brigitte Jaques-Wajeman a, au fil de son riche parcours, monté dix textes de Corneille. Elle crée aujourd’hui sa deuxième pièce de Racine après Brittanicus en 2004. Quelques réflexions sur ce passage de l’un à l’autre des deux célèbres dramaturges.

Il y a chez Corneille un formidable goût de la vie, un assentiment à la vie quelles que soient les circonstances dans lesquelles il plonge ses personnages. Sa vision du monde, aussi pessimiste soit-elle, n’atteint pas le noyau dur de l’être. Les femmes, par exemple, sont des combattantes, soit pour défendre leur amour, soit pour s’en dé prendre. Ainsi Eurydice dans Suréna :
« Mais dût se perdre tout,
Je me tiendrai parole, et j’irai jusqu’au bout. »

Quelle que soit la situation, aussi humiliante ou dégradante soit-elle, elles trouvent moyen de faire de leur malheur une arme et d’exercer leur liberté, même se sachant condamnées. Elles forcent l’admiration. Leur violence leur vient d’une situation politique où elles ne servent souvent que d’objets d’échanges, dans des tractations qui ne tiennent aucun compte de leurs aspirations et qui les empêchent d’atteindre l’objet de leur désir. Mais monter une pièce de Corneille est difficile parce qu’elles se cachent, elles sont dans le déni, et veulent d’autant plus paraître maîtresses de leurs désirs, qu’elles ne maîtrisent rien des situations où elles sont plongées. Il faut interpréter leurs dénégations, il faut que les actrices les obligent à se démasquer, à montrer au spectateur le cœur vibrant, l’Éros amer qui les anime. Chez Racine c’est tout le contraire et particulièrement dans Phèdre. Le désir emporte tout. Impossible de lui résister. Le combat est perdu d’avance, Il provoque une sorte d’ensauvagement soudain. Un seul regard et tout l’édifice moral, social de l’individu, tout ce qu’il a construit pour paraître au monde, pour y tenir sa place est renversé. L’amour est un ravage chez Hippolyte, d’abord, puis chez Phèdre. Il détruit en un instant la belle construction du moi :

« Maintenant je me cherche et ne me trouve plus. »

La chance d’Hippolyte, c’est que, malgré l’interdiction que le père tout-puissant a décrétée, son amour rencontre celui d’Aricie. Chez Phèdre, cela va beaucoup plus loin. L’inceste et l’adultère que l’objet de son désir entraînerait, sont des interdits infiniment plus forts, et leur transgression, mortelle. C’est d’abord le corps qui est atteint : presque immédiatement les symptômes décrits expriment une sorte de jouissance qui secoue le corps tout entier, une jouissance inconnue, bouleversante, où la volonté ne peut rien.

« Je sentis tout mon corp s et transir et brûler… »

Ce que Phèdre éprouve est immédiatement accompagné d’horreur et de honte. Dans sa jouissance, il y a du monstrueux et du sacré, qui va la mener vers la transe, la possession, et la mort.
À la différence de Corneille, chez Racine, le noyau est atteint.

Brigitte Jaques-Wajeman