Théâtre sans frontières

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Aux Etats-Unis, au cœur des années cinquante, Arthur Miller, bouleversé par le maccarthysme, s’est plongé dans les archives, en a tiré le récit vrai, et éminemment théâtral, des Sorcières de Salem. Pièce mal reçue à Broadway, mais reprise partout depuis, jusqu’à Sartre qui en fait un scénario, pour un film avec Simone Signoret. Emmanuel Demarcy-Mota cherche à faire revivre le trouble de cette pièce. Dans une scénographie hantée, il guide ses acteurs vers un jeu qui doit refléter le déchirement profond d’une communauté, tout comme la peur, des esprits, du féminin, qui les habite. Rencontre.

Les Sorcières de Salem retrace la manière dont la peur engendre une fiction à laquelle tout le monde finit par croire. Est-ce une pièce sur la paranoïa collective ?

Emmanuel Demarcy-Mota : Où est l’endroit de la vérité et du mensonge ? C’est la question qui m’intéresse aujourd’hui. C’était déjà présent chez Ionesco, Camus, et bien sûr chez Pirandello. C’est par la fiction que l’on va produire du réel, et c’est par le mensonge que l’on va créer une nouvelle réalité. C’est ce que fait aujourd’hui Donald Trump. Phénomène qui était déjà annoncé dans Les Sorcières.

Pourquoi Arthur Miller a-t-il monté une pièce sur un évènement du XVIIe siècle pour dénoncer une chasse aux sorcières des années cinquante ?

EDM : Parce qu’il a découvert ce procès réel de Salem qui a eu lieu en 1692, la barbarie qui s’est exercée, la manière atroce dont les gens ont été exécutés, juste sur le témoignage de jeunes filles, parce qu’on a considéré, comme il est dit dans l’acte III, que « la vérité sortait de la bouche des enfants ». Or, et c’est là ce qui fournit la dialectique de la pièce, on va découvrir que le mensonge peut aussi venir des enfants. Mais qui ment réellement ? « Chacun, sa vérité », comme dirait Pirandello. Et nous spectateurs ne savons pas réellement qui dit la vérité. La vérité appartient à celui qui parle. On assiste non pas un débat, un dialogue mais à une polémique. Et de cette polémique va naître la violence. Chacun s’observe, se dénonce, se méfie de l’autre. Et ce rapport irrationnel aux choses est assez proche du monde dans lequel on vit aujourd’hui.

Est-ce pour cette question du vrai et du faux, que vous avez choisi, aujourd’hui, de monter cette pièce ?

EDM : Tous les personnages de la pièce ont été réellement au procès de Salem. Il a gardé tous les noms et utilisé le réel pour créer une fiction qui sublime et devient la nouvelle réalité. C’est la puissance absolue du théâtre, du roman, ou du récit. Je comprends tout à fait l’émotion que Miller a ressentie en découvrant la réalité de Salem, le monument qui a été érigé en souvenir des femmes condamnées. Parce qu’il y a dans cette pièce une peur du féminin....

Il y a plusieurs personnages de religieux dans la pièce, notamment celle du révérend Samuel Parris que Sartre avait fait disparaître dans son adaptation. Etait-ce au contraire pour vous important de faire apparaître cette diversité ?

EDM : Sartre a liquidé le personnage de Parris, parce qu’à un moment on le voit au chevet de sa fille qui pourrait mourir, et ça l’humanise. Or, c’est la part d’humanité dans le monstre qui m’intéresse au contraire. C’est essentiel qu’il y ait plusieurs visages de religieux. Il y en a d’ailleurs plus que l’on croit, puisqu’il y a aussi la présence de Tituba, et de la spiritualité amérindienne. Comment fait-on pour vivre sur une terre où cohabitent plusieurs formes de religieux ? C’est une question qui me semble très actuelle dans notre pays.

Propos recueillis par Charlotte Persicaire