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« La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis, une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. » Impossible de ne pas penser à ces mots de Simone Weil dans L’Iliade ou le poème de la force en se plongeant dans Vie et destin le roman de Vassili Grossman que Brigitte Jaques-Wajeman porte aujourd’hui à la scène. Adapter au théâtre cette formidable fresque historique de 820 pages est évidemment impossible. Aussi ce qui est proposé avec ce spectacle, c’est d’immerger le spectateur dans l’œuvre par différents personnages qui deviennent des passeurs du texte.

Depuis longtemps déjà l’idée de travailler sur le roman de Vassili Grossman préoccupait Brigitte Jaques-Wajeman. « J’avais beaucoup aimé ce livre quand je l’ai découvert, je me disais qu’il était fait pour être mis en scène, mais certainement pas sous la forme d’une adaptation théâtrale. Ce qu’il fallait c’était une forme de théâtre-récit. C’est-à-dire en se référant constamment au livre, mais à travers des allers et retours, en jouant seulement certaines scènes et en tenant compte du fait qu’il s’agit d’un roman philosophique qui est une somme de pensées sur ce que devient l’homme soumis à un régime de terreur. Car ce qui est très important, c’est tout ce qui a trait à la parole interdite. Comment le simple fait de s’exprimer en public ou en privé peut vous envoyer en prison ou à la mort. La question de la parole vraie, de la parole libre est fondamentale et je pense que le théâtre est justement le lieu où cette question se pose. »

Dans le roman de Vassili Grossman, un personnage évoque Tchekhov : « Tchekhov a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité (…) il a introduit des millions de gens en démocratie, en démocratie russe (…) les hommes sont égaux parce qu’ils sont des hommes (…) Commençons par aimer, respecter, plaindre l’homme ; sans cela rien ne marchera jamais chez nous. Et cela s’appelle la démocratie (…) En mille ans, l’homme russe a vu de tout, la grandeur et la super-grandeur, mais il n’a jamais vu une chose, la démocratie ».

En tombant sur ce passage de Vie et destin alors qu’elle travaillait récemment sur La Mouette, Brigitte Jaques-Wajeman a senti que c’était le moment de revenir à ce livre ; cette œuvre immense, essentielle ne parlait plus seulement de la bataille de Stalingrad, de la « grande guerre patriotique », des horreurs perpétrées au nom du nazisme et du communisme, mais elle nous ouvrait grand les yeux sur ce qui se passe aujourd’hui. « Avant, on pensait que Grossman parlait d’un moment effroyable du XXe siècle, mais qui justement était derrière nous. Or on voit bien que maintenant tout recommence. Alors quand il parle de Tchekhov, de la démocratie qui n’a jamais existé en Russie, c’est exactement ce qui a lieu en ce moment avec le régime de Poutine où la moindre opposition est violemment réprimée. »

Le consentement au pire
La question de la soumission, de l’acquiescement à des actes barbares au nom d’une croyance en l’idéal d’un homme nouveau, en un avenir meilleur, le doute qui traverse pour toutes ces raisons certains personnages du roman et que l’auteur a lui-même vécu dans sa chair pour avoir cru un temps aux promesses de la révolution, sont au cœur du spectacle. Brigitte Jaques-Wajeman : « À l’origine la révolution russe était un processus d’émancipation. Les révolutionnaires se battaient pour devenir maître d’eux-mêmes et de leur destin. Or ce qui s’est tout de suite mis en place, c’est un pouvoir absolu. Dans le roman, il y a ce consentement au pire, il y a la docilité, mais aussi des moments de résistance qui sont formidables et surtout une immense tendresse pour l’humanité. La question, c’est comment continuer à penser, à exercer son libre arbitre dans des situations d’oppression terriblement douloureuses où il faut inclure la persécution des juifs après la guerre par Staline alors qu’ils avaient participé à la lutte contre l’Allemagne nazie. »

Pour traduire sur scène la complexité des situations, mais aussi l’ambiguïté des personnages, Brigitte Jacques-Wajeman a opté pour un décor minimal, une grande table, des murs nus, un pendrillon et des comédiens qui s’emparent d’un texte hors du commun dont l’effet profondément dérangeant est qu’il parle de lieux et d’événements qui renvoient à l’actualité la plus brûlante, comme si l’auteur dénonçait d’avance les mensonges de Vladimir Poutine. « Les scènes sont écrites telles quelles. On a le livre à la main et tout d’un coup on joue. Ce livre est une telle somme… Ce que nous proposons est une enquête sur ce que ça nous dit, pourquoi cela nous importe. On suit les héros. À commencer par Victor Strum, physicien nucléaire, qui est le double de l’auteur. Ce sont des personnages qui sont déchirés, pleins de contradictions. Ce qui est très fort théâtralement. Il y a des réflexions très justes comme cette opposition entre le bien et la bonté. Le bien est une idée, une abstraction ; tandis que la bonté est un acte dépourvu d’idéologie. Cela rappelle Tchekhov qui dit : commençons par l’homme. C’est l’antidote à l’hypnotisme des masses allemandes ou soviétiques devant leurs chefs. Que chacun soit respecté comme sujet.
Tout commence là.
»

Propos recueillis par Hugues Le Tanneur pour le magazine Transfuge n°194

Théâtre

0827 janv. 2026

VIE ET DESTIN LIBERTÉ ET SOUMISSION

Brigitte Jaques-Wajeman • Création au Théâtre de la Ville