Le théâtre pour dépasser le handicap
Entrez dans les coulisses de l’atelier partagé entre l’Institut médico-éducatif Cerep-Phymentin et l’hôpital de jour Raymond Cahn.
« Qui a dit qu’on ne pouvait pas inventer des lendemains qui chantent ? »
Main dans la main, des jeunes de l’IME - Cerep-Phymentin et de l’HDJ - Raymond Cahn, dirigés par la comédienne Gaëlle Guillou, ont œuvré toute l’année à s’initier au théâtre et construire un spectacle. A partir d’extraits choisis de « Qui a dit qu’il fallait être sage ? » d’Héloïse Desrivières, ils forment un chœur scénique d’aujourd’hui qui vient à juste titre questionner le public dans une adresse directe pleine de malice : « Pourquoi obéissez-vous ? ».
Ils fréquentent des institutions médicalisées en raison d’un handicap, visible ou invisible, dont le degré varie d’une personne à l’autre. A l’Institut Médico-Educatif Cerep Phymentin ou à l’Hôpital de Jour Raymond Cahn, des jeunes suivent des ateliers théâtre avec Gaëlle Guillou, comédienne de la troupe du Théâtre de la Ville, rompue à l’exercice. « Avec chaque groupe, je constitue un langage commun » explique-t-elle. « On se voit deux heures une fois par semaine mais je ne commence les répétitions du spectacle qu’à partir du troisième trimestre, après les vacances de février. Avant, on fait principalement des jeux d’espace et d’interaction entre eux pour constituer le groupe. » Gaëlle Guillou s’adapte, à leurs singularités et spécificités de fonctionnement – troubles cognitifs, autisme, forte anxiété, retards scolaires…, s’ajuste à leurs capacités. Puis elle réunit les deux groupes lors de deux séances d’improvisations et de mise en pratique des apprentissages afin qu’opère la rencontre et la possibilité de faire œuvre commune. Un travail d’équipe, de patience, d’endurance et de confiance qui s’instaure sur la durée et ne peut être mené qu’en parallèle à un suivi clinique, éducatif et thérapeutique par les professionnels de santé des deux structures, condition essentielle à l’aboutissement du projet et à sa pleine réussite.
Puis vient pour Gaëlle Guillou l’étape de choisir la matière à jouer. « Je cherche un texte à adapter qui corresponde à leur personnalité et à leurs possibilités » explique la comédienne. Pour ce faire, elle demande conseil à François Leclère, ancien libraire spécialisé (il a dirigé le Coupe-Papier dans le quartier de l’Odéon), actuellement responsable du projet des temps d'activités périscolaires (Ateliers de créations) au sein du Théâtre de la Ville, qui l’aiguille vers un petit ouvrage jeunesse d’Héloïse Desrivières, publié aux éditions THEATRALES : Qui a dit qu’il fallait être sage ? au titre déjà programmatique et au sous-titre éloquent – Antimanuel de piraterie contemporaine. Sous forme de saynètes poétiques et impertinentes, l’autrice y déploie la cartographie imaginaire d’espaces à inventer librement, de lieux utopiques à rêver ensemble. Une ode à l’émancipation qui convient comme un gant à ces jeunes à la marge mais pleinement investis dans cette aventure épanouissante. « Il me fallait du fond et du sens. Je vais vers des thématiques qui font société et ce recueil vient questionner l’obéissance et son contraire avec malice » Elle en extrait un puzzle fragmentaire qu’elle répartit entre les deux groupes avant de les assembler lors d’une répétition commune studieuse et concentrée. Quand on l’interroge sur la mise en scène, Gaëlle Guillou répond qu’elle « propose certes mais reste à l’affut de tout ce qui peut jaillir d’eux. L’objectif est de leur donner un cadre assez clair dans lequel ils peuvent trouver leur liberté ». Le résultat s’organise autour d’une kyrielle de chaises – unique élément scénographique, manipulées dans le temps de la représentation au gré des déplacements et des scènes. Gaëlle Guillou, énergie débordante et concentration sans faille, rassure, soutient, distille compliments et conseils, encourageante, toujours tandis que veille l’équipe de soin, texte en main.
Le 24 juin arrive enfin, la restitution est prévue à 11H dans le Studio du Théâtre de la Ville. Le stress monte, le trac s’invite mais toute l’équipe encadrante veille à maintenir la concentration, à valoriser le travail effectué. Il y a Frédéric Delayre et Marie Dourmad, respectivement infirmier et psychologue à l’HDJ, Valérie Zerbib et Soline Payen, éducatrices à l’IME et Gaëlle Guillou, en robe constellée d’étoiles que sa sciatique n’empêche pas de virevolter partout pour s’assurer qu’ils sont prêts. « Je suis très fière de vous et du travail accompli » leur assure-t-elle avant l’entrée public. En régie, Pascal et Roch sont au taquet, prêts aux changements de lumière et de musiques qui irriguent la représentation. Gaspard ouvre le bal, accueille le public, les yeux dans les yeux. La peur est partie ou du moins maintenue en respect. Le spectacle bat son plein, fruit de ce projet global et ambitieux, artistique et thérapeutique, qui inclue la pratique théâtrale dans le parcours de soin et d’accompagnement en mobilisant les capacités relationnelles de chacun, soutenant le travail de mémoire et favorisant l’expression, la coopération et l’inscription de chacun dans un collectif. Au plateau, les jeunes patients se transforment en interprètes, les indications ont été apprivoisées – porter la voix, ne pas parler trop vite, le texte est su par cœur. Les séquences collectives alternent avec des duos ou des solos. Il y a Enzo, Julia, Jeena, Moussa, Ibrahima, Daniel, Sasheen, Eddy, Lucas, Adriel… Une quinzaine, de tous profils. Le spectacle dure une vingtaine de minutes et se déroule sans accroc. « La seule folie c’est de vouloir rester sage » conclut Inès avec un naturel confondant.
Le théâtre est une affaire de dépassement de soi et cette troupe éphémère, attachante et volontaire, s’y est confrontée avec un courage exemplaire qui force le respect. Venu en nombre, le public, dans une écoute attentive et concernée, a fait honneur à ce spectacle éclair, construit et sincère, sur un sujet aussi fédérateur que poil à gratter. Après des applaudissements chaleureux et la fierté palpable des deux côtés, de la scène et de la salle, voici le temps des retrouvailles. Un temps de partage à l’étage où les artistes échangent, ardents, avec leurs frères et sœurs, avec leurs amis et leurs parents, vient prolonger la représentation dans la convivialité et couronner ce point final artistique de l’année.
En ce mois parisien du handicap, assister à cette représentation particulière a donné de l’espoir et la preuve qu’avec de l’engagement on ouvre des possibles et des futurs désirables. « Qui a dit qu’on ne pouvait pas soulever les montagnes ? »
Marie Plantin
Découvrez le film sur le projet réalisé par Etienne Aussel :
Le Théâtre de la Ville remercie chaleureusement les partenaires du projet