Rencontre avec Camané et Mário Laginha avec l’Orchestre Philharmonique Portugais
L’Orchestre Philharmonique Portugais monte sur la scène du Théâtre de la Ville Sarah Bernhard pour un concert spécial qui réunit musique classique, et fado. Cap Magellan a souhaité en savoir plus et a obtenu une interview exclusive du chef d’orchestre Osvaldo Ferreira, du pianiste et compositeur Mário Laginha et du fadiste Camané.
Cap Magellan : Bonsoir Camané, Mário Laginha et Osvaldo Ferreira. Vous faites partie de l’Orchestre Philharmonique Portugais et vous serez à Paris le 9 juin pour un concert exceptionnel au Théâtre de la Ville Sarah Bernhardt. Que représente ce concert pour vous ?
Mário Laginha : Ce concert est, pour moi, un grand défi — mais un défi très motivant. Habituellement, quand je joue un concerto pour piano et orchestre, je ne joue pas de fado, et quand je joue du fado, je ne joue pas un concerto pour piano et orchestre. Mélanger ces deux langages avec un orchestre est quelque chose de très particulier.
De plus, on ne joue pas tous les jours dans un théâtre comme le Théâtre de la Ville, à Paris. Je suis très enthousiaste à l’idée de ce projet et je suis sûr que ce sera un moment unique.
Osvaldo Ferreira : Je partage totalement l’avis de Mário Laginha. Je suis un immense admirateur de lui, de sa musique et de sa façon de penser la musique.
Pour nous, en tant qu’orchestre, ce type de projets est très important. Aujourd’hui, on parle beaucoup de l’avenir de la musique instrumentale et des orchestres. Nous devons être capables de nous réinventer, de créer de nouvelles expériences et de surprendre le public. Dans un concert pop ou jazz, le public sait qu’il va entendre certains morceaux connus, mais il s’attend aussi à être surpris. Je pense que les orchestres doivent aussi aller dans cette direction : créer de l’interaction et de l’émotion.
Cela existe beaucoup dans le fado : lorsque j’écoute des fadistes — et Camané en fait partie — je ressens toujours ce lien émotionnel. On écoute, on chante presque mentalement chaque mot et en même temps on admire la manière dont l’artiste interprète ce fado.
Transposer cela à l’orchestre est fascinant. La sonorité change, l’approche change, tout se transforme. Lorsque l’idée de venir à Paris est née, nous nous sommes dit : « Que pouvons-nous faire de différent ? ». C’est ainsi qu’est née cette combinaison entre le concert de Mário Laginha, le fado de Camané et l’orchestre.
Nous avons aussi voulu rendre un petit hommage à la France en incluant Ravel dans le programme. Il y aura encore quelques surprises à la fin… mais nous ne pouvons pas les révéler. Ce sera vraiment très amusant d’être sur scène pour faire cela.
CM : Camané, comment avez-vous réagi à l’invitation de chanter le fado avec un orchestre ?
Camané : Il y a deux morceaux que je vais chanter uniquement avec Mário Laginha — des compositions de lui sur des poèmes de David Barão Ferreira. Ensuite, il y aura d’autres morceaux que je chanterai avec Mário et aussi avec l’orchestre. Ce sera un plaisir.
CM : Nous aimerions aussi parler un peu de vos parcours. Comment est née votre relation avec l’Orchestre Philharmonique Portugais ?
Osvaldo Ferreira : L’Orchestre Philharmonique Portugais fête aujourd’hui ses 10 ans d’existence. Ces dernières années, nous avons développé un concept très intéressant : jouer dans de grandes villes européennes. La première expérience a eu lieu à Paris, à l’UNESCO, à l’invitation de l’ambassadeur Sampaio da Nóvoa, lors d’une célébration dédiée à la langue portugaise. C’était un très beau projet, qui a réuni plusieurs cultures lusophones — le Portugal, le Brésil et des pays africains de langue portugaise. Ensuite, nous sommes revenus à Paris, nous avons participé à la Saison Croisée Portugal-France, nous sommes allés à Berlin, Madrid, etc., et cette année nous avons reçu cette invitation pour revenir à Paris.
Concernant Mário Laginha et Camané, le lien vient naturellement du parcours artistique extraordinaire des deux. Je connais le travail de Mário depuis de nombreuses années, depuis l’époque où l’idée de lui commander un concerto pour piano est née. Je me souviens aussi très bien d’un concert très spécial de Camané au Teatro das Figuras, à Faro. Mário et Camané ont déjà partagé de nombreuses scènes, de nombreux projets et expériences musicales.
Il y a quelque chose de très particulier à emmener cette musique hors du Portugal. Moi-même, j’ai vécu plusieurs années à l’étranger — en Angleterre, en Russie, aux États-Unis, au Brésil, en Allemagne — et j’avoue que le fado, loin du Portugal, me touche différemment. Il y a quelque chose de très profond dans le fado quand on est hors de son pays.
Camané : C’est lié à la saudade. À ce sentiment d’être loin du Portugal, tout en le sentant très proche grâce à la musique.
CM : Osvaldo, pouvez-vous expliquer le rôle d’un chef d’orchestre pour ceux qui ne le connaissent pas ?
Osvaldo Ferreira : Le travail du chef d’orchestre peut être comparé à celui d’un metteur en scène au théâtre. Nous avons une œuvre écrite, comme un texte théâtral, mais chaque musicien l’interprète différemment. Le rôle du chef est de coordonner toutes ces interprétations pour créer un discours cohérent et harmonieux. Dans un orchestre, il y a de nombreux solistes et différentes voix musicales. Le chef ne dit pas à un musicien comment jouer de son instrument — souvent, il le joue mieux que nous — mais il aide à unir toutes ces voix. C’est ce que nous faisons pendant les répétitions.
Dans ce concert, par exemple, Mário Laginha peut décider de jouer une phrase différemment, avec un autre rythme ou une autre émotion, et l’orchestre doit s’adapter, en dialoguant musicalement avec lui.
Avec la voix, c’est encore plus vrai. La voix est l’instrument le plus particulier de tous, car elle transmet directement les mots, les émotions et les intentions. Si le chanteur murmure, l’orchestre doit aussi murmurer. S’il prend de l’intensité émotionnelle, l’orchestre l’accompagne.
Au fond, la musique est toujours un message et chaque interprète y apporte quelque chose d’unique. On reconnaît immédiatement la voix de Camané, par exemple, parce que personne ne chante comme lui. C’est cela, la beauté de la musique.
CM : On dit souvent que le fado n’utilise pas de partition et que beaucoup de fadistes ne savent pas lire la musique. Camané, est-ce votre cas ?
Camané : Je vais à l’intérieur du texte et je chante la musique à partir de ce que j’ai entendu depuis l’enfance.
CM : Quel message aimeriez-vous adresser au public de Paris et aux jeunes qui rêvent de faire carrière dans la musique ?
Osvaldo Ferreira : Il y a une phrase bien connue qui dit que le succès est fait de 10 % d’inspiration et de 90 % de transpiration. En musique, dans le sport ou dans n’importe quel domaine, il faut de la persévérance, du travail et croire en son chemin. Les résultats n’apparaissent pas toujours immédiatement. Certaines personnes ont des opportunités plus tôt que d’autres, mais cela ne veut pas dire qu’elles sont forcément meilleures. L’important, c’est de continuer.
J’ai vécu dans plusieurs pays, j’ai étudié à l’étranger et je sais que ce n’est pas toujours facile. Mais il y a une caractéristique commune à toutes les personnes qui réussissent : la persévérance. Il est aussi important de comprendre que la réussite professionnelle ne doit pas nous éloigner de notre bonheur personnel, de notre famille, de nos amis et de ce qui nous fait du bien. Il faut se réveiller le matin et aimer ce que l’on fait.
Actuellement, par exemple, je suis heureux d’être ici à discuter avec vous, de rencontrer des membres de la diaspora portugaise à Paris et de partager ces expériences. J’espère que ces mots pourront toucher quelqu’un, inspirer quelqu’un ou simplement faire naître un sourire. C’est cela qui compte.
Propos recueillis par Clarisse Bernardino et Julie Carvalho pour Cap Magellan.
