Au Théâtre de la Ville, Alexander Zeldin transpose la figure antique d’Antigone au cœur d’une famille contemporaine. Entretien avec le metteur en scène.
Votre pièce s’intitule The Other Place. After Antigone mais ce n’est pas une réécriture du classique de Sophocle. Comment le thème d’Antigone est-il intervenu dans l’écriture ? Était-ce le point de départ ?
ALEXANDER ZELDIN : Quand Rufus Norris, directeur artistique du National Theater de Londres m’a proposé d’écrire une pièce inspirée d’Antigone, j’ai pensé aussitôt que je ne voulais pas chercher des équivalences à cette pièce dans la vie d’aujourd’hui. Ce que je voulais, c’était, comme pour les autres pièces que j’ai écrites, partir de ce que je ressens. C’est-à-dire ici l’effet que la lecture du théâtre de Sophocle a produit en moi, dont certains aspects résonnaient avec ma propre vie. Il me semble que Sophocle a compris que la famille et l’État sont deux entités qui exercent une même violence. La porte d’entrée vers un régime dictatorial est à voir au sein de nos propres familles, avec les mêmes mécanismes d’abus, de souffrance et de refoulement qui sont occultés au nom du « conformisme », de la « tradition » et du « devoir ». Ce qui m’a frappé, c’est que Sophocle s’intéresse profondément à ceux qui souffrent. Il voit dans leur douleur la source d’un pouvoir, quasi magique, de transformer la réalité. Dans des pièces comme Antigone ou Philoctète, et dans tout son théâtre en fait, il nous incite à être attentifs à ceux qui s’affligent, qui sont exclus, qui sont damnés parce qu’ils ont une sorte de pouvoir qui peut changer l’ordre des choses. C’est comme s’il disait : écoutez et apprenez de ceux qui expriment leurs souffrances. Pour Annie, l’héroïne de ma pièce, la famille est le lieu d’une grande souffrance, un instrument de violence comme c’est le cas malheureusement de bien des familles. Elle comprend que politiquement, c’est l’origine de tous les dangers. Quant à la forme, la seule règle que je me suis fixée était de me rapprocher le plus possible de celles prônées par Racine : unité de lieu, de temps et d’action. Ce qui m’intéresse c’est que la pièce se joue EN TEMPS RÉEL, c’est-à-dire que le processus de dévoilement se déroule sous nos yeux.
Cette souffrance est-elle liée à l’impossibilité de faire le deuil d’une personne aimée et par conséquent d’envisager l’avenir sans cette personne ?
A. Z. : Il existe un lien entre les questions du deuil et de l’injustice, en particulier dans le cas du deuil d’un jeune enfant dont un des parents meurt. Il n’y a rien de plus injuste pour un jeune enfant que la mort d’un de ses parents. Et l’injustice, une fois vécue dans la sphère privée, peut être d’autant plus facilement ressentie dans la sphère sociale. C’est la raison pour laquelle je me suis attaché à la relation d’Annie à son père et non à son frère. J’ai trouvé passionnant d’imaginer un passé où Annie s’occupe de son père, et protège sa soeur du déclin suicidaire de ce dernier. Cela me parle plus, comme j'ai perdu mon père à 15 ans. Et de fait, c'est tout simplement là où m’a mené l’écriture.
Imogen Elliott (Issy) and Alicia Charles (Erica) en répétition pour la tournée européenne de The Other Place. © Amanda Fordyce for A Zeldin Company
Comment voyez-vous les relations au sein de la famille avec au centre le personnage d’Annie ?
A. Z. : Il y a un grand mystère dans la relation entre les membres d’une famille, en particulier entre frères et sœurs et plus précisément dans le cas de cette pièce entre les deux soeurs. Si le rapport des enfants avec les parents, ou avec les amants de ces derniers, a été abondamment traité, on s’est moins intéressé à la relation entre les enfants eux-mêmes. Or c’est quelque chose qui me préoccupe de plus en plus. À côté de mes recherches pour l’écriture de la pièce, j’ai travaillé avec mon ami Michael Morris qui, en plus d’être un producteur talentueux, est aussi thérapeute familial. Il a réalisé une série d’entretiens avec des frères et sœurs que les acteurs du spectacle et moi-même avons pu consulter avec leur consentement. Ces entretiens étaient riches en détails précis, et très concrets, des ingrédients inestimables quand on prépare un spectacle. Cela a été très important pour moi de trouver un langage qui aiderait à articuler cette dynamique relationnelle entre sœurs. Cela m’a notamment aidé à approfondir la figure d’Annie.
Pourrait-on dire qu’à travers le personnage d’Annie on assiste au conflit né de la tension entre le passé et la situation présente de cette maison familiale entièrement reconfigurée par son oncle, Chris ?
A. Z. : Il y a deux formes de deuil qui s’affrontent sans cesse dans la pièce (et peut-être aussi en nous-mêmes dans nos vies). L’une, la forme dominante, veut détruire toute trace du passé et repartir comme si rien n’avait eu lieu ; elle impose son récit. Chris incarne cette forme de deuil qui s’éloigne de la souffrance initiale pour s’exprimer dans les cérémonies officielles, les récits mémoriels et les valeurs familiales. C’est une souffrance qui fait taire celle des autres, ceux qui ont été les plus meurtris. Chris veut en finir avec le passé, couper les arbres du jardin, répandre les cendres d’Adam, inaugurer un banc mémoriel, donner de l’argent à des oeuvres de charité et passer à autre chose.
Et l’autre forme de deuil ?
A. Z. : C’est celui d’Annie. Chaotique, informel, violent. Annie, vivant avec sa douleur initiale s’oppose frontalement à cette autre forme de deuil que l’on pourrait qualifier d’« officielle ». La tragédie existe parce que vous êtes plein de rage.
Et pourquoi, demande la poétesse Anne Carson, sommes-nous pleins de rage ?
A. Z. : Parce que nous sommes accablés par le deuil. C’est un point essentiel de la tragédie : avoir la rage dans une société ordonnée.
Dix ans après la mort d’Adam, ses cendres n’ont toujours pas été dispersées. Il y a quelque chose de troublant dans ce délai. Pourquoi toutes ces années ?
A. Z. : Dans ma vie, beaucoup de choses sont restées gelées pendant des décennies. La vie continue alors dans le déni, dans une fuite en avant alors qu’en réalité l’événement le plus important de son existence a déjà eu lieu. Vivre dans le temps présent consiste à maintenir un lien avec le passé. Autrement dit, nous pouvons continuer à vivre comme si rien n’avait eu lieu parce que nous ne voulons pas altérer notre expérience du passé. Dix ans pour régler certaines choses, ce n’est finalement pas si long.
Propos recueillis par Hugues Le Tanneur
