BEN DUKE PAR BEN DUKE
Mon histoire commença à Chichester, dans l’extrême sud de l’Angleterre. Cette ville possède son port de plaisance, sa réserve naturelle, sa cathédrale et son théâtre. Le théâtre de Chichester était un centre de production de spectacles qui doit son existence à Sir Laurence Olivier. Notre famille vivait à l’extérieur de la ville et, alors que j’étais encore un jeune garçon, mes parents m'amenaient parfois voir des spectacles.
Mon père a effectué toute sa vie professionnelle dans la Royal Navy. Il aimait les Monty Python et les comédiens avec leur humour si British. Nous allions voir de la pantomine anglaise. Ce genre me faisait peur, car les acteurs sollicitaient souvent une participation du public et je craignais toute situation embarrassante. J’étais un enfant très timide, facilement mal à l’aise, et n’arrivais pas à prendre la parole en public.
J’avais quinze ans environ quand je découvris, dans le cadre de spectacles donnés dans mon école, qu’on peut éprouver sur les planches une façon particulière de se sentir vivant. C’était comme une libération, un véritable moment-clé de ma vie. Dès lors le théâtre devint ma grande passion. Plus tard, à l’université, j’ai étudié la littérature anglaise et commencé sérieusement à jouer en tant qu’acteur. Je suis même entré dans une école d’art dramatique pour prendre des cours de théâtre. Je travaillais aussi au théâtre comme ouvreur, ce qui m’a permis de voir beaucoup de spectacles.
Et dès que j’avais de l’argent, j’achetais des places pour voir encore plus de spectacles. Je préférais un mauvais spectacle à un bon film !
Pendant longtemps mon univers se limitait au théâtre anglais avec des productions de grande qualité, mais très naturalistes. J’ai rencontré la danse plus tard, en travaillant au Newcastle Playhouse. C’est là que j’ai vu Bernadetje, la pièce fondatrice d’Alain Platel, et ça m’a ouvert les yeux : un spectacle pouvait donc suivre d’autres règles que celles de la mise en scène naturaliste ! Tout d'un coup, je me suis senti à l’étroit dans cet univers-là, désormais trop classique pour mon moi. Alors bye bye, le réalisme… Je trouvais bien plus de vérité en découvrant Pina Bausch, DV8, William Forsythe, la Batsheva…
À l’école de théâtre, j’aimais les cours de l’un des professeurs qui, tout juste sorti d’une formation chez Jacques Lecoq à Paris, enseignait un art du corps et du geste. Je me sentais certes trop âgé, mais j'ai quand même voulu relever le défi de suivre une formation en danse de quatre ans. Encore fallait-il l'annoncer à mes parents. Sans surprise, ils ont été déconcertés. Car s’ils comprenaient que le métier d’acteur offrait des possibilités de carrière, le métier de danseur était à leurs yeux plus précaire encore. Et je me dis aujourd’hui que la présence de l’humour dans mes spectacles leur a permis d’accepter que leur fils devienne danseur.
L'origine de mon travail réside peut-être dans le fait que l'institution scolaire ne m'autorisait aucun espace personnel. Il était impossible de prendre un temps pour soi, de se recentrer et de trouver en soi du réconfort. Aussi je me créais cet espace vital dans ma propre tête. Voir un spectacle était alors comme faire un rêve éveillé. C'était un véritable mon sanctuaire. Encore aujourd'hui, je passe beaucoup de temps en ce monde intérieur qui se confond avec le studio de danse. Sur scène je mets en jeu les personnages qui peuplent mon imaginaire.
Rapidement, mes envies de création se sont tournées vers la chorégraphie. J’avais besoin de quitter la parole et les approches purement cérébrales. Mais en même temps, j’aime la narration et adore travailler avec des interprètes qui ont un sens inné de l’humour. Aussi chacune de mes créations part d’une histoire, de mots et de situations comiques. C’est ce qui me permet d’en définir les personnages et de trouver les chemins qui rendent la parole soluble dans un spectacle de danse. Car si j’affectionne l’art dramatique avec sa temporalité et son rythme, j’aime autant la danse qui met en avant l’instant présent. J’ai trouvé la recette de cet équilibre en créant Paradise lost.
Un processus de création ressemble à un paysage dans lequel il est facile de se perdre. Longtemps, cela me faisait peur. Mais depuis la création de Paradise Lost, je suis à l’aise avec ce risque, d’autant plus que la narration me sert d’ancrage, tel un îlot où il fait bon revenir quand on a l’impression de s’égarer. Partir d’une narration, c’est toujours poser une base commune avec le public qui connaît le sort des Hamlet ou Roméo et Juliette, les frayeurs de Médée ou encore les romans de Dickens. Grâce aux personnages, on entre tout de suite dans un dialogue avec les spectateurs, ce qui me permet ensuite de déconstruire ce répertoire.
Je suis reconnaissant à tous ces fantômes, car grâce à eux, je passe de théâtre en théâtre. Ils m'accompagnent et je les aime, chacun avec leur particularité. Tous ont quelque chose en partage, une âme commune. Je m’y sens vraiment chez moi.
Propos recueillis par Thomas Hahn.






